« L’invention de la solitude », un éclairage fondamental sur l’œuvre de Paul Auster

Ce roman s’ouvre sur le « Portrait d’un homme invisible », de facture classique. Le narrateur est un écrivain qui tente de faire face au deuil de son père en se lançant dans sa biographie. Il l’aimait manifestement et n’a rien à lui reprocher, mais il lui est toujours apparu comme distant, absent de lui-même, impossible à atteindre. Son fils découvrira au cours de ses investigations un terrible secret de famille qui lui livrera les clés de cette attitude mystérieuse. L’écriture simple de Paul Auster porte ce récit à merveille. Ne s’étendant pas sur l’émotion, il la suscite d’autant plus. L’histoire est très bien racontée. Le père comme le fils sont intéressants. On s’attache au récit de cette vie. Vers la fin, il semble pourtant que l’auteur s’essouffle, ou qu’il se lasse, et il bâcle son texte, qui se délite, annonçant ainsi la seconde partie, « Le livre de la Mémoire », qui n’est qu’une sorte de brouillon inachevé, une suite de notes et de passages plus ou moins terminés, à l’image de souvenirs épars. Le livre prend ainsi une autre tournure. Ce n’est plus la biographie romancée d’un homme blessé qui s’efforce de sauver les apparences, mais une réflexion plus profonde sur l’identité : toute personnalité ne serait qu’une fiction que l’on construirait soi-même et à laquelle on s’efforcerait de croire avec plus ou moins de conviction. Une invention, en somme, celle de la solitude, au sens que lui donnait Maurice Blanchot (auquel Paul Auster fait explicitement référence), aussi difficile à comprendre qu’à exprimer, mais que tout écrivain et tout lecteur compulsif peut ressentir et qui se présente comme une absence à soi-même et au monde, un vide absolu. Paul Auster enchaîne sur la mémoire et le temps, citant Proust à plusieurs reprises. Il évoque maintes fois le hasard. Malheureusement, sa réflexion est brouillonne et peu convaincante. Le prétexte facile d’une composition volontairement floue pour exprimer les méandres de la pensée n’est pas suffisant pour la justifier.

Ce premier roman qu’il publia sous son nom, en 1982, n’est donc pas abouti. Il contient cependant tout ce qu’il a développé par la suite dans son œuvre, et il apporte sur elle un éclairage fondamental, à supposer qu’il soit inspiré de ses rapports avec son propre père (ce qui expliquerait son obsession pour l’isolement, le vide et la solitude). A ce titre, sa lecture est indispensable pour ceux et celles qui veulent le comprendre.

 

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