Un auteur talentueux mais paresseux, « Les nuits d’Ava », roman de Thierry Froger

Historien et professeur d’université, le narrateur a une cinquantaine d’années lorsqu’il se lance dans une enquête sur des photos qui présenteraient Ava Gardner nue dans la pose de L’Origine du Monde, le célèbre tableau de Gustave Courbet. C’est l’occasion de raconter l’histoire de cette œuvre, quelques anecdotes sur le peintre, la vie de la star et celle du héros, qui semble tenter désespéramment de combler un vide laissé par l’usure de la vie, la mort de ses parents et la solitude. Il a certes pour lui la tendresse et la complicité de sa grande fille Rose, mais elle mène sa propre vie. Il est toujours en relations avec son ex-épouse, bien que son divorce remonte à plusieurs années et que leurs rapports soient complexes, difficiles et tendus. Il a conservé l’amitié de son vieux camarade Laurent. Enfin, il a toujours son métier. Mais cela n’est pas suffisant. Thierry Froger nous laisse comprendre les motivations de son personnage sans nous assommer avec des considérations psychologiques. Il excelle à dépeindre la réalité, les protagonistes, et à recréer un univers réel (la jeunesse du narrateur, ses parents, son parcours, son ex-femme et sa fille), un monde fantasmé (celui d’Ava Gardner) et un récit historique (celui du tableau). Mais il passe de l’un à l’autre de façon brouillonne et intempestive et, que cela soit volontaire ou non, ses transitions brutales sont agaçantes. Elles sont à l’image de ses phrases trop longues, bancales, mal appropriées, qui trahissent la paresse d’un écrivain talentueux et son mépris pour la clarté et la syntaxe, qu’il espère dissimuler en prétendant élaborer un style personnel (malheureusement, cette démarche est aujourd’hui très répandue, à croire que les auteurs ne savent plus écrire correctement…). C’est d’autant plus regrettable que le livre est bon et qu’il aurait été meilleur encore avec un minimum de travail. Il allie surtout trois grandes qualités : un regard juste, un humour bien dosé et beaucoup d’empathie. Il offre aussi un second niveau de compréhension, car le sujet du tableau évoque par lui-même les ressorts inconscients qui animent le narrateur mais aussi tous les hommes (le désir primaire pour la mère inaccessible, sans cesse recherchée à travers la femme). Réaliste, le récit dévie habilement à la fin vers la fable burlesque, lors d’une rencontre avec Fidel Castro d’abord, qui montre au héros l’un des clichés et lui prouve ainsi qu’il ne s’agit pas d’une légende, puis lorsque notre homme en dérobe un autre tirage et le précieux négatif en braquant une station-service plus ou moins liée à la mafia. Il détient enfin l’objet de sa quête, mais un ultime doute surgit : comment savoir s’il s’agit réellement d’Ava Gardner ?

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