Le premier roman très dérangeant et scandaleux de Patrick Modiano

La Place de l’Etoile n’est pas seulement celle de l’Arc de Triomphe, mais aussi celle de la sinistre étoile jaune sur le veston. Schlemilovitch est un jeune Juif richissime né après la guerre, intelligent, cultivé, débordant d’énergie et désespéré. Il dilapide sa fortune dans toutes les provocations, jusqu’à se faire autant haïr par les siens que par les ennemis de son peuple.

L’écriture n’a rien à voir avec celle que le futur Prix Nobel déploya par la suite. Pas de nostalgie ni de musique ici, mais de la tension, de la colère, une ironie mordante. Pourtant, le talent est déjà là. Incontestablement. Et le texte est d’autant plus dérangeant. Car on a beau comprendre les motivations tragiques qui animent le narrateur, on n’en est pas moins heurté par son comportement ignoble (« traite des petites aryennes » qu’il séduit avant de les kidnapper pour les livrer à des maisons closes sud-américaines et à des émirs, violences diverses, tortures) et l’on finit par se demander à quel jeu joue l’auteur : dénonce-t-il vraiment l’antisémitisme ou, sous couvert de le dénoncer, n’en fait-il pas au contraire la promotion ? Le texte bascule très vite dans le délire. On ne sait plus très bien qui est Schlemilovitch ni à quelle époque il vit : tour à tour martyr juif, nazi, étudiant, prof, escroc, il semble traverser tous les temps tel le Juif Errant. Une ultime piste à la fin du livre nous laisse entendre qu’il s’agirait d’un fou interné dans un asile psychiatrique… et le roman se révèle être le cri de douleur d’un peuple martyrisé depuis des millénaires.

Les textes suivants ont détruit toutes les ambiguïtés qui auraient pu subsiter et démontré l’aversion de Modiano envers le fascisme et le nazisme.

Nous avons toujours aimé cet écrivain, dès le début, lorsque nous l’avons découvert à l’âge de dix-huit ans, avec sa magnifique « Rue des boutiques obscures » et, quand le Prix Nobel lui fut attribué, nous avons éprouvé de la joie et de la fierté. C’était enfin le retour tant attendu de la vraie littérature française, et non pas celle des Le Clézio ou des Claude Simon, dont nous ne nions pas la valeur, mais que nous aimons moins. Pourtant, nous avons aussi eu de la peine en pensant à d’autres auteurs aussi illustres, sinon plus, et injustement traités, comme notre très regretté camarade Pierre Bourgeade, mais ceci est une autre histoire.

Pour marque-pages : Permaliens.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *