Lointain, roman de Marie Modiano

La narration commence à la troisième personne du passé, dans un vaste complexe cinématographique, où une jeune femme envisage de passer sa vie en séjournant d’une salle à l’autre, mais elle n’est pas folle et rentre sagement chez elle. Une des clés du livre est ainsi donnée immédiatement : la vie est un rêve. Notre héroïne retrouve dans la poche de son manteau une vieille photo où elle pose avec un ami, affichant tous deux leur insouciance et leur bonheur. Elle ne se souvient pas de cet instant et peine à se reconnaître sur l’image, qui lui plaît assez pour qu’elle décide de la garder. Elle la perdra plus tard, au fil du roman.

Celui-ci se décline en deux récits entrecroisés : la première personne vient se mêler à la troisième pour évoquer une époque antérieure, et l’histoire ne cesse alors ses allées et retours dans le temps. Les souvenirs s’imposent au présent et n’ont pourtant pas plus de consistance qu’un songe : encore une fois, la vie est un rêve.

Cette vérité à la fois si banale et si juste se décline aussi à travers la profession du personnage, actrice débutante, puis chanteuse inconnue qui traverse seule la France, passant de modestes cabarets en bouges glauques pour des cachets dérisoires. On dirait un fantôme. Sans attaches à vingt ans, elle l’est encore alors que les années ont passé, hantée et anesthésiée par une dramatique histoire d’amour qu’elle vécut au sortir de l’adolescence avec un apprenti écrivain dont elle partagea les années de galère, puis celles de la reconnaissance et même de la gloire, jusqu’à sa lente plongée dans la folie et son suicide. On croit comprendre qu’elle était et reste éperdument amoureuse de cet homme qui ne cessait de lui échapper et de la laisser seule. Cette passion destructrice est le deuxième pilier de l’histoire.

Marie Modiano nous emmène dans le quotidien d’une artiste obscure et nous fait toucher du doigt sa solitude et son mal-être. Nous partageons les chambres inconfortables où elle est logée et nous affrontons avec elle le mépris, l’indifférence et parfois l’hostilité auxquels elle est constamment confrontée. Nous voyageons avec elle dans des trains de nuit glacés et vides et nous arpentons des rues désertes à des heures indues dans des bourgs perdus au fin fond du pays.

Cet ouvrage est à la fois une romance triste, un documentaire et une réflexion sur la réalité. Marie Modiano démontre une parenté frappante avec l’œuvre de son père, Patrick, Prix Nobel 2014, pour notre plus grand plaisir.

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