Jérusalem, roman d’Alan Moore

Avec ce pavé de 1 600 pages rédigé en une décennie, l’auteur bien connu pour son travail dans la bande dessinée (V pour Vendetta, Watchmen…) atteint des sommets littéraires, mais non sans passer par d’insipides et interminables bas-fonds, comme c’est malheureusement le cas pour beaucoup d’œuvres obèses qui gagneraient à être amincies !

Le livre se déroule en trois parties d’égales longueurs, dont la première est incontestablement la plus réussie. L’auteur y passe à travers une multiplicité de personnages d’un siècle à l’autre, d’un sexe à l’autre et d’un milieu social à l’autre sans jamais cesser d’être crédible. Il entre dans l’esprit d’un homme qui vécut au temps de l’Empire Romain ou dans celui d’un individu du dix-neuvième siècle avec une acuité saisissante, au point de donner vraiment l’impression d’avoir lui-même traversé ces époques. Qu’il évoque un esclave Noir Américain affranchi, une jeune mère qui vient de perdre sa fille unique, une artiste peintre célèbre, un peu junkie et borderline du vingt-et-unième siècle, un ouvrier britannique, un élu municipal, un ivrogne, une prostituée, un acteur débutant débordant d’ambition, de rêves et d’espoirs, un clochard, un moine, un poète raté… il est tellement habité par ces figures qu’il nous semble lire à chaque fois un récit autobiographique. Cela ne tient pas tant à l’écriture qui est à peu près toujours la même (la plupart du temps à la troisième personne et au passé) qu’aux détails et au regard que chacun porte sur le monde qui l’entoure, ces petits riens si révélateurs.

Le style est rugueux. L’auteur ne se soucie pas d’éviter les répétitions et il ne s’embarrasse pas avec la syntaxe : il balance ses phrases comme elles viennent et il en ressort une musique personnelle, dont les dissonances ne manquent pas d’harmonies, un peu comme les hurlements d’une guitare électrique hystérique, où la réalité brutale ne cesse d’entrer en collision avec un lyrisme débridé.

Toutes ces vies très différentes sont confrontées d’une façon ou d’une autre à la question de l’au-delà et de la signification de l’existence. C’est parfois violent et d’autres fois plus doux, mais c’est leur seul point commun. Alan Moore les met en scène en laissant présager dans la deuxième partie une révélation qu’on devine et qu’on attend avec impatience. On sera d’autant plus déçu par la suite…

Celle-ci s’ouvre sur le décès soudain d’un petit garçon, qui nous entraîne avec lui dans le monde des morts, où il intègre une bande de galopins tous tués quand ils étaient encore enfants. Le texte perd aussitôt toute sa maturité et sombre dans une niaiserie consternante, où l’on retrouve à la fois les aventures du Club des Cinq et celles d’Harry Potter. C’est d’autant plus agaçant que cette deuxième partie contient elle aussi ses pépites. Brassant large, Alan Moore réunit dans une seule vision presque toutes les légendes qui existent sur ce thème : revenants, réincarnations, esprits, Dieux et démons, dont il imbrique les différentes actions à travers l’histoire réelle de l’humanité, enchaînant des pages sublimes et profondes avec d’interminables et soporifiques digressions. Il finit par se noyer et accumuler des contradictions si nombreuses qu’elles semblent impossibles à résoudre. On s’efforce cependant de croire l’auteur lorsqu’il nous laisse entendre que nous n’avons encore rien vu et qu’il nous réserve un grandiose bouquet final.

Cette promesse nous fait tenir jusqu’à la troisième partie, qui nous laissera malheureusement sur notre faim. Alan Moore n’est pas un prophète et, n’ayant plus rien à dire, il cherche une conclusion qu’il ne trouve pas : le petit garçon est finalement revenu à la vie après avoir passé environ une heure en état de mort clinique. Il ne se souvient de rien et renoue avec sa vie comme si rien ne s’était passé, jusqu’à l’âge de la quarantaine où il est à nouveau victime d’un accident presque fatal. Il se rappelle alors de son incursion dans le royaume des morts, avec la certitude que tout cela n’était pas un rêve. Point final.

« Jérusalem » se revendique aussi comme un écho de l’Ulysse de James Joyce. Comme ce-dernier revisitait l’Odyssée en adoptant tour à tour tous les styles littéraires inventés à travers les siècles, l’ouvrage d’Alan Moore s’essaye au récit, au théâtre, au poème lyrique et même à une longue partie écrite en jeux de mots qui rappelle les recherches linguistique que James Joyce mena dans « Finnegans wake ». On l’aura compris : porté par ces nombreux succès, Moore ne recule devant aucune ambition… pour le meilleur comme pour le pire.

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