Les yeux bandés, roman de Siri Hustvedt (?)

les-yeux-bandes

La narratrice se prénomme Iris, ce qui est un anagramme du prénom de l’auteur, Siri. Elle écrit au passé et le livre débute lorsqu’elle était comme l’auteur une étudiante en lettres. Ayant peu de ressources, elle est à la recherche de petits boulots alimentaires et postule à une offre rédigée à la main et affichée sur le panneau adéquat dans le bâtiment réservé à la philosophie : « On demande assistant pour recherches concernant un projet déjà en chantier. » Elle est ainsi engagée par Monsieur Morning (son nom évoque le matin, c’est à dire le début, le commencement de la journée mais aussi celui du roman), un écrivain qui rédige sous différents pseudonymes toutes sortes de textes : romans en tous genres, nouvelles, essais, critiques, catalogues d’art… Elle lui ment d’emblée sur son nom, pressentant qu’elle doit se protéger. Il lui propose de décrire des objets qu’il a conservés dans des boîtes. Elle devra chuchoter ses descriptions sur une bande sonore. Il la payera 20 dollars par description. Les objets ont la particularité d’avoir appartenu à une jeune fille assassinée dans l’immeuble où vit Monsieur Morning, qui se révèle très ambigu sur les rapports qu’il avait avec la défunte : il prétend l’avoir peu connue mais il semble pourtant très attaché à son souvenir. Iris décrira ainsi un gant, une boule de coton… avant d’abandonner, ne supportant plus l’étrange comportement de Monsieur Morning. Fin de la première partie.

Dans la deuxième, nous découvrons qu’Iris a une liaison avec un certain Stephen, qui a de son côté une trouble amitié avec Georges, un photographe. Celui-ci parvient à la convaincre de poser pour lui et, au cours de la séance, il prendra un cliché qui la mettra profondément mal à l’aise mais qui ravira à la fois Georges et Stephen. Iris ne se reconnaît pas sur cette image. Elle y apparaît comme « découpée » : ses bras sortent du cadre et ses mèches qui virevoltent sur son visage semblent le fendre en différents morceaux. La photo sera exposée à côté de celle d’une inconnue en pleine crise d’épilepsie, puis volée. Stephen et Georges se disputent. Attirée par les deux hommes, elle les perd tous les deux. Fin de la deuxième partie.

La troisième se déroule dans une unité de soins psychiatriques où Iris séjourne à la suite de violents troubles neurologiques : migraines aigues et interminables, pertes de la vision, perte de la mémoire, éclatement de la conscience. Elle croise Madame O, une patiente assez âgée pour être sa mère ou même sa grand-mère. Plus malade qu’Iris, la pauvre femme a perdu toute notion de la réalité et elle nage dans un délire permanent et incompréhensible, ponctué d’accès de brutalité. Mais alors que le visage de Madame O éveille un insaisissable souvenir dans l’esprit d’Iris, la présence de cette dernière suscite également une réaction chez Madame O, qui paraît la connaître, la prendre pour sa fille, l’aimer intensément.

A ce stade du récit, le lecteur n’est plus très sûr de l’enchaînement chronologique de la narration : de légers indices contradictoires laissent imaginer que les trois chapitres ne sont pas linéaires mais qu’ils se chevauchent et le phénomène s’accentue avec la quatrième et dernière partie, qui débute apparemment avant l’épisode de l’hôpital psychiatrique pour s’achever ensuite. Deux fils narratifs soutiennent cet ultime volet. D’abord, la liaison violente d’Iris avec Michael Rose, son professeur, un homme plus âgé, marié et père de famille, qui lui donne à traduire un texte rédigé en allemand dont elle se demande s’il n’en est pas l’auteur sous une fausse identité. Ce petit volume est la confession d’un enfant en lutte à des accès de sadisme qu’il épanche d’abord dans des fantasmes de torture et de meurtres avant de passer à l’acte en maltraitant un pauvre chat. Ensuite, les tourments d’Iris qui se noie dans une double-vie à la limite de la démence : déguisée en homme, elle erre des nuits durant dans des quartiers glauques et dangereux, où elle rencontre toutes sortes de personnages : des strip-teaseuses, des barmans, des flics, un riche critique d’art qui se fait appeler Paris et prétend n’avoir pas de prénom ni d’autre nom et finalement le professeur Rose… Le roman s’achève alors qu’Iris, prise de panique en pleine nuit, court sans chaussures dans la rue, telle une « chauve-souris échappée de l’enfer ».

« Les yeux bandés » exprime l’éclatement du moi, la nature insaisissable du monde et du « je » dans un jeu intellectuel assez bien construit qui échappe à l’aridité grâce à la saveur de la phrase, à l’enchaînement des situations, à la tension permanente du récit qui se lit comme un thriller, grâce aussi aux portraits acérés et profonds des multiples personnages. L’ambiguïté permanente du livre fait songer au Maître Dostoïevski mais aussi au mari de Siri Hustvedt, Paul Auster, à qui le livre est dédié : si on lisait ce roman sans savoir qui l’a écrit, on jurerait en effet qu’il en est l’auteur. C’est son écriture, ses thématiques, son souffle… Et l’on se demande s’il n’a pas poussé plus loin encore ses mises en abyme habituelles en demandant à son épouse de signer ce texte à sa place… Quoi qu’il en soit, on sait que Paul Auster est un immense écrivain et « Les yeux bandés », qu’il soit de lui ou de Siri Hustvedt, est bien un chef-d’œuvre.

Pour marque-pages : Permaliens.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *