La vie mode d’emploi, roman de Georges Perec

la vie mode d'emploi

Georges Perec nous décrit dans tous les détails et sur près de 700 pages la vie d’un immeuble parisien à travers plusieurs décennies, de l’histoire de l’achat du terrain jusqu’à la description pointilleuse de chaque palier, des escaliers, des caves, des combles, des appartements, des habitants, de leurs vêtements, de la vie qu’ils ont mené et qu’ils mèneront. Il nous raconte même l’histoire des objets qui se trouvent dans les logements. Tout est mis sur le même plan, ce qui place au même niveau les êtres humains et « les choses » (pour reprendre le titre d’un célèbre ouvrage du même auteur).

On peut voir là une portée métaphysique sur la valeur de l’humain et sur la condition humaine fondée sur l’expérience traumatisante de l’auteur, dont les parents moururent en déportation : l’homme n’a pas plus de valeur qu’un objet.

Cette conception du monde semble démentie par la profonde humanité qui traverse malgré lui sa plume lorsqu’il nous rapporte les destins de ses multiples personnages : il a beau parler des hommes de la même façon qu’il évoque les objets, il ne parvient pas à faire disparaître totalement la tendresse qu’il a pour eux. Du reste, il n’émet aucun jugement sur leurs actes, qu’ils soient nobles ou sordides.

Si les multiples biographies sont souvent touchantes (et parfois drôles), l’énumération fastidieuse des objets et les descriptions interminables sont un réel obstacle à la lecture : on comprend qu’elles étaient peut-être nécessaires au projet, on devine qu’elles traduisent un profond désespoir face à la disparition inévitable de tout ce qui existe (un désespoir là encore provoqué par le traumatisme que Georges Perec vécut dans son enfance), mais elles n’en constituent pas moins un frein considérable à l’intérêt de ce livre.

Tout nous est présenté de façon morcelée, comme les pièces d’un puzzle, sans aucune linéarité spatiale ou temporelle : on passe allègrement d’une époque à l’autre comme on saute du rez-de-chaussée gauche au troisième droite pour redescendre aux caves, etc… Ce procédé sert une mise en abyme car un des personnages centraux, propriétaire d’une immense fortune et ne sachant que faire de sa vie, a voué son existence à un projet arbitraire et fou qui entre en correspondance directe avec la structure du livre. Cet homme a sciemment passé plusieurs décennies à visiter un grand nombre de ports de toutes tailles à travers la planète. A chaque fois, il ne s’y est arrêté que quelques jours, le temps d’en peindre une aquarelle et de l’envoyer à un artisan, à charge pour celui-ci d’en faire un puzzle. Une fois tous ces voyages terminés, l’homme s’est attelé à recomposer les puzzles, puis à les coller pour reconstituer l’aquarelle d’origine. Celle-ci est envoyée à l’endroit même où elle fut peinte pour y être détruite par un procédé chimique permettant d’en faire une feuille vierge, identique à celle sur laquelle elle fut peinte, dans une sorte de retour au néant initial, comme pour nous rappeler l’affirmation biblique : « Tu es poussières et tu retourneras poussières ». L’artisan comme le peintre mourront avant que ce-dernier ait pu reconstituer tous les puzzles, laissant l’œuvre inachevée, ce qui ouvre peut-être une porte sur le regard métaphysique avec lequel Perec semble considérer le monde : se réduit-il vraiment à cette absurdité qui tourne sans fin sur elle-même ou n’est-il tout simplement pas achevé ? Cette interprétation est renforcée par la fin du roman : lorsque l’homme qui fait les puzzles meurt, il décède en travaillant à l’un d’eux et il a entre les mains la dernière pièce, en forme de X, alors que le seul emplacement qui reste libre est en forme de W (initiale du nom de l’artisan, Winckler). W, c’est la première lettre du mot anglais « why », ce qui pourrait résumer le fondement de ce livre à cette seule question : pourquoi ? Pourquoi le monde ? Pourquoi la vie ?

Ce « W » qui est le point final constitue une référence à un autre roman de Georges Perec, intitulé « W ou le souvenir d’enfance », dans lequel l’auteur revient sur sa tragédie personnelle. Il nous confirme ainsi la source de son inspiration et il fait de chacun de ses livres les pièces d’un unique puzzle qui constitue l’ensemble de son œuvre.

C’est ainsi qu’on peut également rattacher « La vie mode d’emploi » à « Les choses » pour l’intérêt porté aux objets. Ou à « Un homme qui dort », dont le thème est esquissé à travers l’un des personnages qui traverse « La vie mode d’emploi » : il s’agit d’un jeune homme qui se coupe de tout et qui s’enlise dans un mutisme confinant à la folie. Ces deux récits traduisent à leur manière un désespoir et une négation absolue que l’on ne peut guère comprendre sans se rapporter à la biographie de l’auteur.

L’écriture correcte et sobre à la troisième personne manque un peu de saveur et le ton rapide avec lequel l’auteur survole son texte est un peu insipide. Le style ainsi dénué de musique ne pallie malheureusement pas à l’aridité du propos.

« La vie mode d’emploi » est considéré par certains comme un ouvrage majeur. Assurément original et brillamment conçu, il manque un peu trop pour nous de musique, de charge émotionnelle et de psychologie. Nous adhérons cependant à l’idée qu’il n’y a pas qu’une seule façon d’écrire et que la diversité culturelle et intellectuelle est surtout une richesse.

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