1Q84, livre 3, Octobre Décembre, roman de Haruki Murakami

1Q84 livre 3

A la fin du précédent tome, Aomamé enfonçait dans sa bouche le canon d’un revolver et pressait la détente de toutes ses forces. Au début de celui-ci, nous découvrons qu’elle a interrompu son geste au dernier moment… Elle est retournée dans son appartement. Comment un auteur ose-t-il aujourd’hui utiliser un procédé aussi grossier ? Comment un auteur peut-il mépriser à ce point son lecteur ? On est en droit de se demander s’il a seulement quelque respect pour lui-même et pour son œuvre. Peut-être est-ce la rançon du succès : certains en viennent à se croire formidables et à se croire tout permis…

Dans le même registre, nous noterons plus loin des incohérences, lors de la mort d’Uchikawa : il est bien précisé qu’après l’avoir assassiné, Tamaru emporte son appareil photo avec son trépied, or, plus tard, lorsque les sbires des Précurseurs font leur rapport à leur hiérarchie, ils rapportent qu’Ushikawa s’était « mis en faction avec un équipement au grand complet ». Comment le savaient-ils puisque Tamaru avait subtilisé l’équipement en question ? Une erreur aussi grossière est une véritable insulte au lecteur.

Côté écriture, aucun progrès. C’est toujours la même application niaise et fastidieuse, qui aboutit parfois à des ratés ridicules et lamentables : nous décrivant un homme en costume noir (employé des pompes funèbres), Murakami nous précise « les doigts des mains longs », on se doutait tout de même qu’il ne s’agissait pas de ses doigts de pied ! Faut-il en rire ou en pleurer ? Plus loin, le grand écrivain nous dit que la « délicate oreille rose » d’Aomamé « montrait tout juste son visage » à travers « ses beaux cheveux lisses » : ah, les oreilles ont donc un visage ?

Chaque fois qu’il évoque Aomamé, l’auteur retombe à la puberté et ses lignes sont celles d’un adolescent en transe qui fantasme sur le tailleur, l’étroite jupe courte et les hauts talons de la jeune femme professeur de karaté et tueuse d’hommes. Si c’était assumé, cela ne me poserait pas de problème, mais on prétend ici nous raconter une histoire d’un tout autre registre : c’est somme toute assez malhonnête. Et il me revient à l’esprit le cri que jetait Léo Ferré dans sa chanson « Poète… vos papiers » : Et que m’importe alors Jean Genêt que tu bandes. C’était certes une critique légitime, mais Genêt était néanmoins un auteur talentueux et percutant…

Je modérerai ma sévérité envers Haruki Murakami car « La ballade de l’impossible » n’était pas un mauvais livre et parce qu’une production littéraire a toujours ses hauts et ses bas, mais, s’agissant d’un livre publié, il n’y a aucune raison de lui faire des cadeaux : il aurait dû avoir la force et la lucidité de reprendre son texte ou de ne pas le faire paraître. Mais quand un auteur vend à peu près tout ce qu’il veut, il trouvera toujours une maison pour le publier, histoire de remplir les caisses et Belfond ne fait ici ni mieux ni moins bien que ses confrères…

Puisque nous avions rapporté fidèlement le récit des deux premiers opus, nous ne terminerons pas ce billet sans faire le compte rendu de ce troisième livre.

A l’instant même où Aomamé tuait le leader dans une chambre d’hôtel, Tengo pénétrait Fukaéri dans son appartement. Et, à l’instant même, il fécondait Aomamé par une curieuse magie, sans le savoir lui-même. Car telle était la volonté des Little People qui souhaitaient ainsi mettre au monde un successeur au leader. Ma foi, nous avons entendu bien d’autres histoires de fécondation sans pénétration… Et c’est bien là ce qui pourrait surnager un peu dans ce grand ratage : comme dans « La ballade de l’impossible », Haruki Murakami dépeint l’étrangeté du monde, sa bizarrerie que nous nous appliquons le plus souvent à ne pas voir. Il a la force et l’honnêteté d’en rester stupéfait et de le clamer à travers son œuvre.

Le père de Tengo meurt. Et les trois principaux protagonistes (Tengo, Aomamé et Ushikawa) sont alors confrontés à son fantôme qui vient frapper à leur porte : c’est là encore une référence au mystère du monde, de la mort et de l’au-delà… mais elle ne s’insère pas dans la logique du récit contrairement à la fécondation d’Aomamé qui s’explique au moins par les pouvoirs des Little People, et elle arrive un peu comme un cheveu sur une soupe déjà bien indigeste, pour en repartir sans rime ni raison.

Le notaire du père de Tengo lui remet une enveloppe contenant une photographie de sa mère qu’il n’a quasiment pas connue. Il découvre alors son étrange ressemblance avec « sa petite amie plus âgée ». Cette fois, ce sont les théories de la réincarnation qu’évoque Murakami mais, là encore, en passant, sans se soucier d’intégrer cet élément dans la cohérence de son récit et sans l’exploiter, comme il l’a fait avec le fantôme du père.

Aomamé ayant tué leur leader dans le tome précédent, les Précurseurs engagent le détective Ushikawa pour remonter sa trace. Il y parvient jusqu’à un certain point, mais pas jusqu’au bout. Il découvre cependant qu’elle a fréquenté la même école primaire que Tengo, or il sait aussi que ce-dernier est le ghost writer de « La Chrysalide de l’Air », le roman officiellement écrit par Fukaéri qui a suscité la colère des Précurseurs. Il se décide donc à surveiller Tengo dans l’espoir de retrouver ainsi Aomamé. Mais cette dernière découvre qu’il est sur ses traces et se met à le surveiller à son tour. Elle remonte ainsi jusqu’à Tengo, son amour d’enfance qu’elle n’avait pas revu depuis ses 10 ans. Elle demande à Tamaru (le garde du corps de la dame âgée pour qui elle a assassiné pendant des années les hommes qui maltraitaient les femmes) de s’occuper d’Ushikawa (ce qui est surprenant car elle aurait été tout à fait capable de le faire elle-même) et elle file à la rencontre de Tengo. Les deux tourtereaux se rendent à la descente de l’escalier qui avait mené Aomamé de 1984 à 1Q84. Elle avait cru dans le tome précédent que cet escalier n’était accessible que de 1984, mais elle n’avait pas pensé _elle dont l’intelligence égale pourtant la somptueuse beauté_ qu’il suffisait de se rendre non pas en haut de l’escalier (sur le périphérique) mais en bas (sur la nationale) pour le retrouver en 1Q84. Nos deux héros parviennent ainsi à s’échapper de cet univers et à retrouver un monde dans lequel il n’y a qu’une seule lune et aucun Little People. On ose espérer que l’auteur ne nous infligera pas un quatrième volume, qui somme toute pourrait commencer par la découverte de l’escalier par les Précurseurs, qui n’auraient ainsi plus qu’à le gravir pour poursuivre leur traque… Mais sans doute Monsieur Murakami n’a-t-il pas pensé à cela, non, dans son esprit, les Précurseurs ne sauraient avoir accès à cet escalier. Un défaut d’imagination, sans doute. C’est un peu fâcheux, quand on se compare ouvertement à Orwell, à Proust et à Tchekov comme il le fait à plusieurs reprises dans cette trilogie (et oui, répétons-nous, avec le succès, certains se croient formidables et tout permis).

CARTON ROUGE !!!

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