1Q84, livre 1, Avril-Juin, roman d’Haruki Murakami

1Q84

Ecrite à la troisième personne de l’imparfait, la narration s’attache d’un chapitre à l’autre aux pas de deux personnages, Aomamé et Tengo, que rien ne semble tout d’abord lier l’un à l’autre, bien qu’ils évoluent tous deux de prime abord dans le Japon de l’année 1984.

A la première page, le taxi d’Aomamé est bloqué dans un embouteillage. Le chauffeur lui signale l’existence d’un escalier de service permettant de quitter la voie rapide. Il tient des propos ambigus, qui laissent entendre que tout pourrait changer sans être réellement différent si elle empruntait cet escalier. Stressée, elle n’accorde pas trop d’importance à cet avertissement voilé et quitte la voiture sous les yeux surpris des autres automobilistes. A peine arrivée dans la ville, elle croise un policier et remarque que son uniforme et son arme de service ne sont pas comme ceux des autres. Elle ne sait pas encore qu’il ne s’agit que d’une première différence avec le monde dans lequel elle évoluait avant de descendre l’escalier… Poursuivant son chemin, elle arrive à temps à son rendez-vous avec l’homme qu’elle va tuer. Car cette jeune femme séduisante et solitaire, professeur de karaté, mène une double vie, un peu comme Dexter ou Batman : guidée et soutenue par une dame âgée et riche à qui elle a donné des cours particuliers, elle traque et exécute les hommes qui se sont rendus coupables de battre, violer ou mettre à mal de quelque façon que ce soit une ou plusieurs femmes et qui ont réussi à échapper à la justice. La vieille dame est motivée par le décès de sa fille, qui était maltraitée par son mari et qui s’est suicidée. Aomamé ne semble guidée que par le sens de la justice et par la solidarité féminine.

Tengo est un jeune professeur de mathématiques qui se rêve écrivain mais qui n’a pas encore réussi un roman dont il soit suffisamment satisfait pour tenter de le faire publier. Tengo est ceinture noire de judo, ce qui le rapproche un peu d’Aomamé. Et, comme elle, c’est un solitaire.

De temps en temps, Aomamé se rend dans des lieux de rencontres huppés pour satisfaire ses pulsions sexuelles au cours de relations sans lendemain.

Tengo a quant à lui une relation avec « une petite amie plus âgée ». Eprise de son mari, elle ne voit le jeune homme qu’une fois par semaine, uniquement pour faire l’amour, ce qui n’exclut pas une complicité évidente.

On découvrira au cours du roman que Tengo a été élevé seul par son père qui ne l’aimait pas. En proie à une vie difficile, il emmenait le petit garçon chaque dimanche (seul jour libre de Tengo) dans sa tournée de recouvrement de créances, dans le but d’apitoyer les débiteurs.

De son côté, Aomamé est née et a été élevée dans une famille de témoins de Jéhovah. Elle aussi suivait ses parents chaque dimanche quand ils allaient à la recherche de nouveaux adeptes.

Les deux enfants se croisaient parfois et ils échangeaient des regards lourds de complicité triste. Mais leur relation n’est guère allée plus loin : un jour, Tengo l’a protégée quand des camarades s’en sont pris à elle à cause de la confession de sa famille. Plus tard, elle lui a pris la main, avant de la lâcher et de s’enfuir en courant.

Aomamé se lie d’amitié avec Ayumi, une modeste policière qu’elle a rencontrée dans l’un de ses lieux de drague. Elle lui confie être restée amoureuse de Tengo et être certaine qu’elle le rencontrera à nouveau, par hasard.

Si le récit consacré à Aomamé est soutenu par le suspense de sa double vie que l’on découvre peu à peu, celui de Tengo repose sur une escroquerie littéraire dans laquelle il se laisse entraîner. Un éditeur (Komatsu) lui confie en effet la réécriture d’un manuscrit dont l’intrigue est belle et extraordinaire mais dont le style est épouvantable. Malgré ses réticences, Tengo accepte de lire le texte, qui le fascine dès les premières pages, au point de le pousser à surmonter ses préventions morales. Porté par sa passion des lettres, il boucle rapidement ce travail, à la perfection. Le véritable auteur s’avère être une adolescente de 17 ans, très belle mais dyslexique. Prénommée Fukaéri, cette toute jeune femme est la fille d’un homme célèbre, qui a fondé une sorte de secte gauchiste dans les années 1970, prônant le retour à la nature et à la solidarité. Installée dans la campagne, cette organisation qui s’est affublée du nom de « Précurseurs » a longtemps entretenu d’excellents rapports avec la population locale. Puis une scission s’est produite. Les plus radicaux ont fondé leur propre groupe, qui est tombé par la suite dans la violence, jusqu’à un affrontement armé contre les forces de l’ordre qui a entraîné sa dissolution. Enfant, Fukaéri s’est enfuie. Elle a trouvé refuge auprès du professeur Ebisuno, un ami de son père. Devant l’impossibilité de prendre contact avec le père de la petite, qui est peut-être retenu prisonnier par la secte qu’il a lui-même fondée, le professeur l’a prise sous son aile.

Fukaéri parle très peu. Elle est très mystérieuse. Elle semble croire que son roman « La Chrysalide de l’air » n’est pas une fiction. Le peu que nous en savons paraît cependant abracadabrant : il y est question d’étranges « Little People », qui semblent détenir de mystérieux pouvoirs. Tengo fait un rapprochement entre ce nom et celui de Big Brother, le dictateur mythique du roman de George Orwell intitulé « 1984 ». Selon lui, si Big Brother revenait, il prendrait garde de se dissimuler et de prendre un autre nom, afin de pouvoir œuvrer en sous-main. A ses yeux, « little » est une opposition révélatrice à « big ».

La jeune femme redoute que l’immense succès rencontré par son livre ne déclenche la colère des Little People (mais dans ce cas, pourquoi l’a-t-elle écrit ?). Elle prend encore une fois la fuite pour se cacher en un lieu sûr dont on ne sait rien, et fait parvenir un message à Tengo pour le rassurer.

Peu à peu, d’autres corrélations se nouent entre les deux récits…

L’action de « La Chrysalide de l’air » se déroule dans un monde dotée de deux lunes. Et Aomamé découvre avec stupéfaction qu’il y a désormais deux lunes dans le ciel. Elle en déduit qu’elle devient folle ou qu’elle est passée dans un univers parallèle lorsqu’elle a descendu l’escalier. Cette seconde hypothèse lui paraissant la plus probable, elle décide de nommer ce nouveau monde 1Q84. En remplaçant le chiffre 9 de l’année 1984 par la lettre Q, elle entend rappeler le mot « question » et ainsi souligner le mystère inhérent à ce phénomène.

Puis, les Little People font leur apparition dans son monde. La vieille dame a fondé une maison dans laquelle elle recueille les femmes battues pour les aider à se reconstruire. Elle y accueille Tsubasa, une enfant d’une dizaine d’années qui s’est elle aussi enfuie de la secte des Précurseurs, où elle a été violée. Une nuit, des Little People sortent de la bouche de Tsubasa endormie (nous n’en saurons pas plus sur eux et il est d’autant plus difficile d’imaginer cette scène qui nous est si soudainement annoncée et si succinctement décrite). Le lendemain, Bun, la chienne qui garde la maison, est retrouvée morte. Des morceaux de son cadavre déchiqueté sont répandus partout, comme si une bombe avait été introduite dans son corps et qu’elle avait explosé, mais personne n’a entendu la moindre déflagration.

Ici s’achève le premier tome d’une série qui en comptera trois.

Le style n’est pas aussi maîtrisé que dans « La ballade de l’impossible », un autre roman du même auteur : on y trouve la même recherche d’une écriture sobre et simple mais, si c’était réussi dans ce précédent opus, ça ne l’est plus ici où, bien souvent, le ton est alourdi par une certaine forme de naïveté. On nous souligne ainsi trop souvent l’évidence, comme si nous n’étions pas capables de comprendre par nous-mêmes ce que signifie un geste ou une phrase.

Ce défaut se trouve également dans l’intrigue : Aomamé semble directement sortie des pages d’un comics juvénile et son idylle avortée avec Tengo ne paraît guère avoir été conçue par l’imagination d’un adulte… Certes, il est possible que la suite nous éclaire sur ces mondes parallèles et nous fournisse une explication sur cette ingénuité, mais elle n’en est pas moins pénible à ce stade du récit.

Ces travers sont aggravés par la référence affichée à un chef d’œuvre de la littérature occidentale (1984).

L’auteur n’est cependant pas dénué de talent, comme il l’a prouvé avec « La ballade de l’impossible », un texte beaucoup plus sérieux. Il parvient en conséquence à hisser son ouvrage à un niveau convenable. Par respect pour lui et pour son travail, et parce que nous détestons ne pas finir une œuvre que nous avons commencée, nous lirons la suite…

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Une réponse à 1Q84, livre 1, Avril-Juin, roman d’Haruki Murakami

  1. Bessora dit :

    J’adore ta chute… On sent que tu te réjouis. Bonne lecture, donc des deux suivants ! 😉

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