Le portrait de Dorian Gray, roman d’Oscar Wilde

dorian gray

Dans la Londres victorienne, le jeune aristocrate Dorian Gray se lie d’amitié avec le peintre Basil Hallward et avec Lord Henry, à peine plus âgés que lui. Dorian est un très beau garçon et, follement épris de lui, Hallward en fait un magnifique portrait. En découvrant cette œuvre, le modèle prend conscience de ses propres charmes. Il fait sans y croire le vœux que le tableau vieillisse à sa place.

Si Hallward est un homme gentil et bon, Lord Henry est profondément cynique, arrogant et méprisant. Adepte du dandysme, il est persuadé d’être infiniment spirituel et n’a de cesse de débiter des paradoxes qui font étalage de sa bêtise alors qu’il croit démontrer sa subtilité. Hélas, il aura sur Dorian une influence beaucoup plus forte que Basil Hallward. Dorian Gray devient un amant cruel, qui fait souffrir ses partenaires, qui fait chanter ceux qui tombent sous sa coupe, qui se drogue et qui se livre sans retenue à tous les plaisirs de la vie, quelles qu’en soient les conséquences. Son portrait se défigure mais son visage reste intact.

Cette réflexion sur l’apparence se développe aussi à travers la jeune actrice Sybil Vane, spécialisée dans les personnages de Shakespeare, qui perd son jeu lorsque Dorian la séduit : elle ne parvient plus à donner vie aux rôles qu’on lui confie alors qu’elle les incarnait merveilleusement. Elle vouait son existence au théâtre et la dédie désormais totalement à Dorian Gray, mais il n’en faut pas plus pour qu’il se lasse d’elle et la laisse se suicider sans en ressentir l’ombre d’un remord.

Les années s’écoulent et l’on commence à s’étonner qu’elles ne marquent pas le beau Dorian. Si l’harmonie de ses traits lui apporte encore de nouveaux alliés, son égoïsme et sa dureté grossissent sans cesse les rangs de ses ennemis. Quand il entre dans un salon, certains s’en vont ostensiblement. Quand il se rend dans les bas-fonds, certaines prostituées l’insultent et le maudissent. Il échappe de peu à la vengeance du frère de Sybil, qui tentera de le tuer avant d’être accidentellement abattu au cours d’une partie de chasse. Auparavant, Dorian aura lui-même commis un crime, en égorgeant Basil Hallward.

Pourtant, le bon garçon qu’il était a survécu tout au fond de lui. Dans un ultime sursaut, il tente de détruire le tableau pour briser l’étrange magie dont il a joui jusqu’ici, mais c’est lui qui est aussitôt foudroyé : en un instant, son corps est rattrapé par le temps et meurt de vieillesse et d’épuisement au pied du portrait qui, lui, est redevenu celui du jeune Dorian Gray.

Oscar Wilde poursuit plusieurs axes de réflexion avec ce court roman. Il dénonce le règne des apparences. Il livre une critique féroce de l’aristocratie victorienne. Il dépeint le combat du Bien, incarné par l’artiste Basil Hallward, contre le Mal, incarné par le riche et oisif Lord Henry. Mais, surtout, il nous livre à mots couverts sa biographie : comme son personnage Dorian Gray, il est lui-même en butte à l’ostracisme d’une société qui n’accepte pas son homosexualité. Celle-ci le conduisit à la ruine et aux travaux forcés. Il s’éteignit prématurément à l’âge de 46 ans. Si les amours masculines ne sont jamais clairement mentionnées dans ce texte, elles n’en constituent pas moins son véritable sujet. Et l’on regrettera d’autant plus l’ambiguïté de cet ouvrage. Certes, l’auteur a dû se plier aux préjugés et à l’hypocrisie de son époque (ce qui ne lui a finalement pas permis de sauver sa peau), mais à cause de cela le livre prête le flanc à une interprétation erronée qui conclurait à une condamnation de l’homosexualité, apparentée à la débauche et au Mal.

Wilde a un rapport complexe avec ses trois personnages. On aurait pu voir dans le peintre son porte-parole, puisque Hallward est quelqu’un de bien et de bon, mais, au contraire, il semble le haïr (jusqu’à le faire tuer par Dorian Gray), ce qui peut s’expliquer justement parce qu’il représente le Bien, assimilé à la « bonne morale », qui condamne les goûts d’Oscar Wilde. Au contraire, celui-ci semble apprécier l’immonde Lord Henry, qui est à sa façon un rebelle. Il semble même adhérer à toutes les idioties proférées par ce-dernier, dont la misogynie n’est pas la moindre : « Mon cher, aucune femme n’est un génie. Les femmes sont un sexe décoratif. Elles n’ont rien à dire, mais le disent avec charme. Les femmes représentent le triomphe de la chair sur l’esprit, de même que les hommes représentent le triomphe de l’esprit sur la morale. » Ou encore : « Nos grands-mères se fardaient pour avoir une conversation brillante ». Et plus loin : « Quant à la conversation, il n’y a que cinq femmes dans tout Londres qui valent qu’on leur parle, et deux d’entre elles ne sauraient être reçues dans la bonne société ».

Le livre est aussi alourdi par la théorie de « l’art pour l’art ». Aux yeux de Wilde comme de Théophile Gautier et de bien d’autres auteurs, l’art doit trouver sa fin dans la seule beauté. Cela peut être vrai pour certaines œuvres, mais certainement pas pour l’ensemble de l’art, qui, je le pense, ne saurait guère se réduire à une théorie, quelle qu’elle soit. A noter enfin un style un peu lourd, un peu kitch.

Mais fort heureusement les défauts de ce portrait ne font pas le poids face à ses qualités et la balance penche du bon côté. Oscar Wilde nous a laissé ici un livre qui est à la fois beau et intéressant, démentant malgré lui ses propres théories de l’art pour l’art, car c’est le fond de ce texte plus que sa forme qui en font la force.

Pour marque-pages : Permaliens.

Une réponse à Le portrait de Dorian Gray, roman d’Oscar Wilde

  1. bessora dit :

    Les défauts ne m’ont pas dérangée. J’ai aimé, aussi ses contes fantastiques (Canterville je ne sais plus quoi).
    Le portrait a été adapté plusieurs fois au cinéma. J’aime beaucoup la version d’Albert Lewin. George Sanders, dans le rôle de Lord Henry. Ambiance étrange et inquiétante, miam !

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *