Moby Dick, roman d’Herman Melville

170px-Moby_Dick_final_chase

Etats-Unis d’Amérique, première moitié du dix-neuvième siècle. En quête d’aventure, le jeune Ismaël se met en tête d’embarquer sur un navire baleinier. Il se rend sur le port de Nantucket où il se lie d’amitié avec un harponneur de métier, un indien cannibale au corps couvert de tatouages, prénommé Queequeg. Tous deux s’engagent sur le Pequod, dont Achab, le capitaine, est hanté par une baleine blanche qu’on appelle Moby Dick. Elle lui a arraché une jambe par le passé et il est depuis obsédé par son désir de vengeance, jusqu’à s’être fait tailler une prothèse dans les os d’une baleine. Pour motiver ses hommes, il cloue au mât une pièce d’or qui récompensera celui qui lui donnera la victoire. La nuit, on entend le maître marcher sur le pont, avec sa jambe artificielle.

La traversée est parsemée d’incidents. Le jeune Noir Pip tombe à l’eau et, repêché y extremis, y laisse la raison. Queequeg est frappé d’une étrange maladie qui l’emporte au bord de la mort. On construit un cercueil sur ses instructions, mais il se rétablit. Les hommes excédés par la dureté du capitaine se mutinent, mais le vieil Achab parvient à mâter les rebelles et à reprendre le contrôle du navire. Un oiseau dérobe le chapeau d’un guetteur et les matelots y voient un mauvais présage. L’un d’eux se noie. Des phoques saluent le navire au passage avec des plaintes lugubres. Le compas se dérègle définitivement lors d’une tempête, contraignant l’équipage à naviguer à vue, à l’ancienne, en se fiant au soleil… Chaque fois qu’il croise un autre navire, Achab demande : « Avez-vous vu Moby Dick ? ». Lorsque le capitaine de la Rachel le supplie de l’aider à retrouver son fils perdu en mer en voguant de concert à bonne distance pour couvrir plus d’étendue, il refuse, ne voulant pas retarder sa traque de la baleine blanche… que le Pequod affrontera pendant trois jours. Au cours de ce combat épique, Parsi, l’un des seconds d’Achab, est pris dans les câbles et se trouve bientôt ligoté au dos du monstre. Son cadavre apparaît lorsque la baleine saute, ses yeux morts fixant l’officier. Achab a plusieurs fois l’occasion de lâcher prise, de sauver sa peau et celle de ses hommes, mais il s’obstine jusqu’à la fin. Tous mourront au cours du naufrage, excepté Ismaël qui dérivera sur le cercueil de Queequeg, jusqu’à ce que la Rachel le recueille.

Comme beaucoup d’œuvres littéraires, celle-ci est inspirée par le complexe d’Œdipe. La pièce d’or clouée au mât est comparée au soleil, qui est considéré comme une des images du père par la psychanalyse (le symbole est ici doublé par la dimension phallique du mât). Moby Dick incarne la mère. Achab est le fils qui la convoite et qui encourt pour cela la punition suprême. Son amputation de la jambe tient lieu de castration. Ce fondement inconscient qui sous-tend nombre de romans échappe par nature à l’auteur (au moins au temps de la rédaction) et Melville, qui ne fait pas exception à la règle, nous livre d’autres significations et d’autres pistes.

La couleur blanche, écrit-il, est celle du néant, et l’homme qui a horreur du vide ira jusqu’au suicide pour tenter de le remplir. Il nous laisse entendre aussi que Moby Dick est Dieu, ce cruel créateur de toute chose et de toute souffrance, qu’Achab poursuit de sa haine. Mais cette dernière interprétation est seulement suggérée, car Melville se garde bien de trancher la question de Dieu ou de l’au-delà : il en fait le tour avec acuité, en citant toutes les hypothèses possibles à travers les réflexions de ses différents personnages. Le récit est truffé d’allusions bibliques : les noms des protagonistes, le handicap d’Achab (qui évoque celui de Jacob après son combat contre l’ange)…

Des lecteurs avisés ont su nous rapporter l’allégorie politique qu’il n’est plus possible de déceler aujourd’hui si l’on n’est pas un spécialiste de l’histoire des Etats-Unis dans la première moitié du dix-neuvième siècle. A l’époque, l’Union se composait d’une trentaine d’Etats et non d’une cinquantaine. Economiquement florissante, elle ne cessait de s’étendre au Nord comme au Sud. Cette continuelle expansion faisait débat chez les intellectuels et les gouvernants. Elle avait ses détracteurs (dont Melville) et ses défenseurs. Les uns et les autres comparaient le pays à un navire en vogue sur les mers. Les premiers pensaient qu’à trop conquérir, il courait à sa perte, d’où le naufrage du Pequod. Ces références politiques qui passent désormais inaperçues apparentent l’œuvre à La Divine Comédie de Dante. Très différents, ces deux immenses ouvrages ont aussi en commun leur dimension métaphysique et leur puissance littéraire. On trouvera aussi dans un des derniers dialogues entre Achab et l’un des sous-officiers une correspondance avec l’Iliade. Dans cette dernière, Hector partant affronter Achille croise son épouse Andromaque et le petit enfant qu’ils ont eu, comme Achab lit dans les yeux de Starbuck l’espoir de retrouver sa femme et son fils, mais Hector comme Starbuck trouveront la mort au combat.

Moby Dick est enfin un documentaire très complet sur la chasse à la baleine au milieu du dix-neuvième siècle, qu’il nous présente sous son aspect social et économique (l’exploitation des matelots, la propriété des navires divisée en parts, la comparaison et l’histoire des marchés américains et britanniques…), autant que dans sa dimension technique (les techniques de chasse, les techniques de découpe, les stratégies, le matériel et son utilisation, les grades et les hiérarchies…). Melville va même jusqu’à nous rapporter toutes les connaissances biologiques établies à l’époque sur la baleine : les caractéristiques de sa morphologie, de ses organes internes, de son squelette, de sa vision, ses habitudes alimentaires, ses migrations… C’est parfois fastidieux, souvent brouillon, et cette volonté d’embrasser le sujet dans sa totalité nuit à la fluidité d’un récit riche et magnifique. Le style tout en lyrisme et en digressions a de sublimes fulgurances mais il est parfois difficile à suivre. Certaines réflexions et certaines scènes sont plus frappantes que les autres. Notamment les descriptions des baleiniers à l’œuvre. Leurs proies étant trop volumineuses pour être hissées à bord, ils les découpaient à même les flots après les avoir tuées. Ceux qui se chargeaient de la curée devaient donc monter sur le dos des baleines mortes et s’y tenir en équilibre, tandis que leurs camarades repoussaient avec des lances et des harpons les requins attirés par le sang.

A signaler encore l’influence du théâtre dans l’écriture de Moby Dick, quand la littérature d’aujourd’hui est souvent sous celle du cinéma. Elle se ressent dans les longues déclamations et dans la présentation succincte qui décrit en une ou deux phrases la situation des personnages avant certains chapitres.

Contrairement à diverses impostures qui perdurent longtemps après la mort de leur auteur, Moby Dick n’a pas volé sa place dans le panthéon littéraire.

Pour marque-pages : Permaliens.

Une réponse à Moby Dick, roman d’Herman Melville

  1. bessora dit :

    J’adore le coup de canif de la chute. Coupant le Prunier ! Tu sais que… je ne l’ai pas lu ? Honte sur moi.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *