Kyrielle blues, roman de Véronique Biefnot et Francis Dannemark

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Nina est une maman célibataire âgée d’une quarantaine d’années. Son fils Anton est un métis de dix-huit ans, né d’un amour de passage avec un étudiant afro-américain décédé dans un accident de voiture avant sa naissance. Tous deux vivent à Bordeaux. Nina est en deuil. Son père vient de mourir. C’était un petit pianiste professionnel, un joueur de jazz, qui se faisait appeler Teddy et qui se produisait dans des bars, dans des navires de croisière et parfois dans de petites salles de spectacle. Ne recherchant pas la gloire, il se satisfaisait de vivre de sa passion. Il donnait corps à la musique des autres, interprétant les grands classiques du genre, mais aussi à la sienne, car il composait également ses propres partitions. Nina l’aimait et elle a souffert toute sa vie de ses longues et fréquentes absences. Au point de renoncer, jeune adulte, à Philip Jones, un contrebassiste qui aurait pu être l’homme de sa vie, car elle redoutait de subir à nouveau l’éloignement et le manque. Elle en paye le prix fort. Elle est malheureuse, mais, vaillante, elle traverse avec une sorte de sérénité triste le vide de son existence. Cependant, le décès de Teddy la plonge dans le désarroi et elle pleure sur la route, le long du trajet qui la mène chez son notaire belge, à Hazebrouck. Celui-ci se nomme Antoine de Laval. De la même génération qu’elle, c’est un homme élégant et bien élevé, qui se montre compréhensif et respectueux de son chagrin. Ensemble, ils ouvrent le testament de Teddy. Le document décrit par le menu la kyrielle d’objets que le défunt possédait et qu’il lègue à sa fille. Chacun d’eux est le prétexte à l’évocation d’un souvenir, et l’ensemble retrace la vie de l’artiste et les liens qui l’attachaient aux autres. La lecture est longue et le texte si humain que le notaire et sa cliente en viennent naturellement à des commentaires et des échanges de plus en plus amicaux. D’autant plus qu’Antoine de Laval a bien connu Teddy, qui était son professeur de piano. Antoine et Nina se confient l’un à l’autre, peu à peu, presque sans s’en rendre compte. De Laval est un homme sage, qui a hérité de son cabinet et qui s’y est dévoué au point de ne rien construire : il ne s’est pas marié et n’a pas eu d’enfant. Il vit seul. Cette entreprise est le moteur ronronnant de sa vie, le cocon de son existence, mais aussi une prison mélancolique dans laquelle il se tient enfermé, au chaud, loin des risques de l’existence : de par sa profession, il est confronté aux déchirements et aux blessures des autres, aux déceptions, à l’envers des masques, et cela ne l’a guère encouragé à se libérer des chaînes qui le retiennent au vide de son existence. A ce stade du récit, le lecteur imagine qu’une histoire d’amour va naître entre ces deux- là. Et c’est alors que survient un premier coup de théâtre…

La suite du testament est constituée d’un DVD contenant des images du passé commentées par la voix de Teddy, qui amène progressivement Antoine et Nina à découvrir qu’ils sont frère et sœur. Ils se quittent bouleversés, dépossédés de leur histoire. La mère d’Antoine et le père de Nina sont passés à côté de leur vie. L’existence policée et froide de la première et les errements du second n’ont désormais plus la même signification.

Les semaines s’écoulent et, à l’occasion d’un voyage à Bordeaux pour régler une affaire de succession, de Laval veut rendre visite à sa sœur. Trouvant porte close, il est accueilli par sa voisine Kathy, meilleure amie de Nina. Cuisinière hors pair et mère célibataire de trois jeunes enfants, elle tenait jadis un restaurant, dont la comptabilité était gérée par son mari. L’affaire a fait faillite et l’époux est parti. Kathy a du mal à joindre les deux bouts. Elle gagne à peu près sa vie en cuisinant pour les autres. Très différente du notaire, elle se noie dans la paperasse et ne parvient guère à se dépêtrer du labyrinthe administratif dans lequel l’ont plongée la chute de sa petite société et son divorce. Touché, de Laval lui offre son aide. L’histoire d’amour qu’on a cru deviner avec Nina se noue finalement avec Kathy. C’est une romance touchante, entre deux personnes meurtries qui saisissent une seconde chance, non sans difficulté, surtout pour le notaire qui doit se résoudre à sortir de sa coquille. Il ira jusqu’à vendre sa chaire et investir dans un bar restaurant club, qu’il appellera le Blue Willow. Kathy prend bien sûr les commandes des fourneaux. De Laval a su conquérir la mère et les enfants : la famille recomposée trouve un nouveau souffle et le bonheur, le vrai.

Nina, elle, s’enfonce dans le blues. Son grand fils Anton n’est pas facile à vivre. Il s’empêtre dans des histoires de jeu et son nouvel oncle, Antoine de Laval, se met en quatre pour l’en sortir, avec succès. Mais l’ancien notaire ne s’arrêtera pas là et, décidé à tout faire pour rendre sa sœur heureuse, il tente un pari, un quitte ou double, qui donne lieu à un dernier coup de théâtre. En habitué des secrets de famille et des recherches fastidieuses, il a découvert que Nina a menti sur le père d’Anton : il ne s’agit pas de cet étudiant afro-américain qui s’est tué en voiture, mais de Philip Jones, le contrebassiste, qu’il invite à jouer dans sa salle, en présence de Nina. Les retrouvailles inattendues et les explications qui s’ensuivent, délicatement décrites et rendues crédibles par le métier des deux auteurs, se terminent on ne peut mieux : de Laval a réussi son coup et, comme lui, Nina saura saisir sa seconde chance.

Le roman est assez bien construit. Le lecteur est amené sur de fausses pistes et les surprises fonctionnent bien. Toutefois le passé aurait selon nous mieux convenu à cette histoire mélancolique, malheureusement rédigée dans un présent un peu aride et sur un ton un peu enfantin et naïf, à la troisième personne du présent. Il manque quelque-chose à ce texte, une maturité, une écriture d’adulte. L’expression manque de fluidité, elle est un peu coincée ici et là. Les auteurs ne sont pas libérés ni à l’aise avec la plume bien qu’ils aient plusieurs livres à leur actif. Enfin, l’histoire en elle-même est un peu niaise.

A signaler d’assez jolies illustrations à l’encre bleue, en harmonie avec le texte (elles sont signées de Véronique Biefnot).

Pour marque-pages : Permaliens.

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