Résurrection, roman de Léon Tolstoï

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Nekhlioudov est un aristocrate russe du dix-neuvième siècle. Trentenaire, il a mené jusqu’à présent une vie de jeune homme libre et décidé à jouir de la vie, mais, se retournant sur son passé, il y voit une existence de débauché qu’il regrette amèrement. La crise se déclenche alors qu’il est nommé juré dans le procès d’une prostituée de son âge qu’il a connue jadis, alors qu’elle était domestique auprès de ses tantes et qu’il a partagé avec elle une idylle de jeunesse. Elle s’amplifie avec le verdict : non seulement Katioucha est condamnée au bagne malgré son innocence évidente, mais de plus cet arrêt est prononcé à la suite d’une erreur technique des jurés qui avaient bien compris qu’elle n’était pas coupable. Désireux de racheter un passé dont il a honte, désireux de réparer une erreur tragique, désireux de réparer une injustice criante, et, peut-être, de nouveau épris de Katioucha sans se l’avouer ni l’assumer, il essaie par tous les moyens d’obtenir sa grâce. Il découvre alors l’horreur des prisons, décrite par le menu tout au long du livre, et tente autant qu’il le peut d’améliorer le sort des détenus.

Katioucha, d’abord hostile, prend peu à peu confiance en son protecteur, et un doute se fait jour : en redevient-elle amoureuse, se joue-t-elle de lui, ou, plus certainement, nourrit-elle à son égard des sentiments complexes de rancœur sociale, de fascination, de désir et de haine ? La profondeur de ces deux figures centrales et tourmentées est certainement une des qualités de ce texte majeur. Nekhlioudov, qui ne fait pas dans la demi-mesure comme tous les grands personnages de la littérature russe, veut aller jusqu’à épouser Katioucha contre toutes les conventions sociales et contre le dégoût qu’il pense ressentir pour elle (dégoût qu’il ressent sans doute, mais un dégoût probablement mêlé d’amour et de désir). Le refus obstiné qu’elle lui oppose signifie-t-il qu’elle n’a plus d’amour pour lui ou qu’elle refuse l’amour qu’il a réveillé en elle ? Ou peut-être qu’il prouve au contraire ses sentiments, qui la poussent à éviter au prince Nekhlioudov une mésalliance avec une détenue prostituée ? Tout cela est évoqué sans pathos, avec simplicité et réalisme.

Ce sujet est aussi l’occasion pour Tolstoï de faire le point à travers différents personnages hauts en couleur sur les questions religieuses et mystiques tout autant que sur les théories politiques et révolutionnaires qui animaient l’intelligentsia de l’époque.

Hélas, Tolstoï qui mène tambour battant un très grand livre sur 550 pages (au format de poche) s’effondre soudainement et presque inexplicablement sur la fin, alors qu’il avait à portée de plume deux possibilités de conclusion formidables. D’une part, un détenu politique veut épouser Katioucha. D’autre part, une épidémie de typhus se déclenche dans la prison. En concluant son roman sur des noces inattendues ou sur une mort que rien ne laissait présager, l’auteur aurait offert à ses lecteurs un retournement de situation comme on aime en trouver à la fin d’un roman. Délivré de la promesse qu’il s’était fait à lui-même, Nekhlioudov aurait pu poursuivre sa nouvelle vocation sociale, ou, au contraire, revenir au destin qui était le sien. Mais Tolstoï laisse échapper ces deux opportunités et nous laisse littéralement en plan sur une scène peu convaincante : Nekhlioudov, homme intelligent à la recherche d’une forme de sagesse, relit les Evangiles et croit découvrir dans les commandements le moyen de régler sa conduite et de travailler à un monde meilleur. Comme si ces commandements, aussi beaux soient-ils en théorie, pouvaient être mis en pratique (essayez de tendre l’autre joue à votre ennemi, pour voir…). La foi ne se discute pas, mais ce n’est pas la foi que Nekhlioudov découvre. Non, cet homme intelligent croit trouver une telle profondeur dans ces préceptes qui ne tiennent aucun compte de la réalité qu’il décide de s’y conformer. C’est assez peu crédible et son récit nous laisse un goût d’inachevé.

L’écriture beaucoup plus énergique et tendue que celle de  «La guerre et la paix» et d’«Anna Karénine» fait plus songer à Dostoïevski qu’à Tolstoï. A noter la très belle scène relatant la visite que le jeune Nekhlioudov rend à Katioucha, avec la ferme intention de satisfaire coûte que coûte la pulsion sexuelle qui l’attire à elle. C’est le dégel et l’on entend dans la nuit les craquements de la glace qui se brise sur la rivière. C’est cependant le seul moment où la narration prend un écho poétique (tout en restant réaliste). Elle se bornera ensuite à la simple relation des faits, sans fioritures.

Il faut lire aussi l’excellente préface de Georges Nivat, basée sur une documentation complète (contexte historique et biographique de l’auteur, brouillons et versions antérieures…), qui analyse très profondément le texte, les intentions et la personnalité de l’auteur (par une mise en perspective avec ses œuvres antérieures, sa correspondance, son journal) et qui, enfin, est écrite avec style : « (…) le sinistre déblai où circule le train blafard de l’histoire ». Un travail parfait !

 

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2 réponses à Résurrection, roman de Léon Tolstoï

  1. bessora dit :

    Comment ? Tu n’aimes pas tendre la joue ? :-).
    Quant aux préfaces… Ne JAMAIS les lire avant la fin.

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