L’oeuvre horrible et magnifique de Georges Bataille

Bataille

Georges Bataille

 

Madame Edwarda, nouvelle.

Une écriture moderne, rapide et sobre, traversée de magnifiques fulgurances lyriques. Le narrateur passe une soirée avec une prostituée, Madame Edwarda. Est-on dans la réalité ou dans le fantasme ? On ne sait pas très bien et peu importe. Les pistes sont brouillées à dessein. L’onirisme n’est de toute façon qu’une dimension de la réalité, ou l’inverse. Les descriptions crues et glauques se mêlent à des considérations métaphysiques. La vie a-t-elle un sens ? N’est-elle dirigée que par le désir sexuel ? Notre homme place son angoisse au-dessus de tout, aussi douloureuse soit-elle. Peut-être pense-t-il qu’elle est la preuve de sa clairvoyance… Ce texte bref donne des clés pour comprendre l’œuvre mystérieuse et difficile d’accès de cet écrivain génial et torturé qu’était Georges Bataille, qui a su mieux que nul autre exprimer la réalité nue et terrifiante du désir, mettant en lumière sa présence sous-jacente, soulignant sa participation à l’essence même de l’univers.

 

Le mort, roman.

Un homme meurt en faisant l’amour. La femme se dégage. Le désir a été si brutal qu’elle n’a même pas eu le temps d’enlever sa robe. Elle le regrette car elle aurait aimé lui montrer ses seins. Choquée, elle sort et entre dans un bar au hasard, où elle provoque les hommes, entraînant une partouze. Déchaînée, elle pisse sur la gueule d’un nain qui en jouit. Elle croit que c’est le fantôme d’Edward, son amant qui vient de mourir, et elle a peur. Elle vomit devant lui. Loin de le repousser, cela l’attire. Elle chie sur son vomi et cela excite encore plus le nain. La femme, qui s’appelle Marie, emmène le nain chez elle et lui montre le cadavre d’Edward. Puis elle se suicide. Le nain contemple les deux tombes. Toute la thématique de Bataille est déjà dans la première scène : sa terreur de la mort, de l’insignifiance humaine, sa fascination pour la suprématie et la bestialité de la sexualité, sous-jacente à tous nos actes, comme si tout se résumait à elle, qu’elle était la seule force de vie, comme si elle était l’unique divinité… Ce n’est pas par hasard, bien sûr, si l’héroïne se prénomme Marie. Quant à Edward, son prénom rappelle le titre de la nouvelle « Madame Edwarda ». Sa mort traduit sans doute l’incapacité au bonheur et à la sérénité qui frappait l’auteur, terrorisé par la condition humaine. Ce mal fait de lui une sorte d’étranger à la vie, de mort. Si l’écriture est toujours tendue et rapide, on ne retrouve pas ici le lyrisme électrique qui illumine d’autres textes de Bataille (Madame Edwarda ou Histoire de l’œil notamment), ce lyrisme qui marque parfois son style avec la soudaineté et la brièveté de la foudre. Très vite, le texte s’enlise dans un récit pornographique sans plus d’envergure. Il faut le remettre en perspective avec l’ensemble de l’œuvre pour en saisir la portée.

 

Histoire de l’œil, roman.

Une fois encore, Bataille transcende la pornographie. A la fois par la qualité de son écriture et par sa pensée mystique.

L’écriture, tout d’abord. Sobre, tendue, moderne. Au service de l’action.

Celle-ci ensuite. Pornographique, certes, érotique aussi, mais parfois très poétique, comme avec la scène de la nuit au château hanté, qui est en réalité une maison de fous dans laquelle la jeune Marcelle a été enfermée après avoir sombré dans l’hystérie à la suite des débauches sexuelles effrénées dans lesquelles l’ont entraînée le narrateur et Simone, qui n’ont que 16 ans. Poétique encore lorsque le narrateur, son amie Simone et Sir Edmond, le protecteur de cette dernière, violent un beau prêtre dans une église, après l’avoir contraint à pisser dans le calice et l’avoir fait jouir dans les hosties. On sent l’influence de Sade, mais la sensibilité est plus masochiste que sadique, malgré la cruauté et l’extrême violence de certains passages.

La pensée, enfin. Pour Bataille, l’existence semble vaine et l’homme réduit à l’absolue solitude. Seul le désir gouverne le monde et, par conséquent, seul le plaisir sexuel effréné peut apporter une forme d’extase, l’idéal étant de parvenir à mourir de plaisir, comme Simone dans le plan de fin qui clôt ce roman inachevé. Tout Bataille est là. On n’est pas obligé d’adhérer à cette pensée. On peut choisir un autre athéisme, une autre foi, ou encore être agnostique. Il n’empêche que l’œuvre est magnifique. Sombre, difficile d’accès, parfois pénible à lire à cause de sa violence, mais magnifique.

Quant au titre, il est assez explicite : l’œil, c’est la lucidité. Bataille prétend avoir le regard perçant et fixer ce que ses contemporains refusent de voir, cette vérité de la solitude humaine, du non sens de tout et de la suprématie du désir sexuel. Cette symbolique est aussi reprise plusieurs fois au cours du récit, notamment lors du viol et de l’assassinat du jeune et beau prêtre. Simone exige que Sir Edmond lui arrache un œil. Il le fait sans état d’âme et le lui remet dans la main. Elle le glisse dans sa chatte, dans son cul, et le trio se jette à corps perdu dans une série de jeux sexuels avec cet œil… Horrible, oui, horrible et magnifique.

 

Ma mère, roman.

A la mort de son père, un jeune puceau de 17 ans qui voulait devenir prêtre sort de l’internat spécialisé dans lequel il étudiait. Sa mère se charge de faire son éducation sexuelle. Les digressions pseudo philosophico métaphysiques sur le sexe, dieu et la mort sont faciles et prétentieuses mais ne polluent pas trop le livre et ajoutent même à son atmosphère sulfureuse. La mère est une débauchée qui entraîne son fils dans les plaisirs de la chair. On est fasciné par le comportement des personnages et par la force de leur désir effréné. Un livre posthume, que l’auteur n’a pas eu le temps de finir.

 

L’abbé C., roman.

Un homme parle de son frère, prêtre pervers et débauché, qui allie sexe et mysticisme. Le style nerveux de Bataille et la fascination que ses personnages tourmentés, jouisseurs, pervers et fous exercent sur le lecteur font une fois encore leur effet dans ce texte, mais le fond fait défaut. On pense parfois à Bataille comme à un petit garçon qui s’amuse à répéter des gros mots. Ca limite le plaisir de la lecture. Le jeu de mot avec l’ABC est un clin d’œil au langage. Au commencement, Dieu créa le verbe. Bataille prend plaisir à profaner. Mais il est aussi en révolte contre la religion, lui qui se veut athée et qui ne croit qu’à la force du désir sexuel. Quant au fait que le narrateur soit le frère du personnage clé, c’est sans doute un symbole de la soit disant fraternité des hommes, tous semblables, tous les mêmes, tous aussi monstrueux et insignifiants les uns que les autres, selon Georges Bataille du moins.

 

Le gros orteil, article.

On dit de ce texte qu’il est le summum de la littérature érotique. Le lecteur en est pour ses frais : rien d’excitant ici. Il faut prendre l’érotisme dans l’acception philosophique qu’en avait Bataille, qui y voyait un élan pour échapper à la mort. Il voit dans le gros orteil tous les effort de l’homme pour se tenir debout, sortir de sa condition de bête, atteindre autre chose, une chose qui n’existe pas selon lui, qui n’est qu’une illusion, une vaine ambition. Ce gros orteil nous rappelle selon lui que nous ne sommes que des animaux. Un article vaguement intéressant mais bien en-deçà de l’excellente réputation dont il jouit.

 

L’érotisme, essai.

Etudiant les rituels du vaudou, l’auteur cherche à prouver le bienfondé de ses théories personnelles sur le sexe et la mort, exposées dans ses romans et ses nouvelles. Comme si le fait qu’elles puissent être partagées pouvait leur donner plus de poids. C’est en soi contestable. Mais de plus, sa démonstration n’est guère convaincante. Je ne remets pas en cause ses idées. Peut-être avait-il raison. C’est une possibilité. Mais rien ne permet d’en être certain. Qui peut prétendre avoir résolu la question de l’énigme du monde, de la vie, de la réalité ?

 

 

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Une réponse à L’oeuvre horrible et magnifique de Georges Bataille

  1. Bessora dit :

    Un gros orteil érotique :-)…
    J’avais beaucoup aimé Le bleu du ciel.

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