Zola contre Jules Verne, un roman ahurissant !

Paris

Après « Lourdes » et « Rome » (déjà présentés dans ce blog), « Paris » est l’ultime opus de la trilogie des trois villes. L’abbé Pierre Froment a définitivement perdu la foi. Il méprise les hauts dignitaires catholiques, qu’il a côtoyés de près lors du deuxième volume (Rome). Il demeure néanmoins dans l’église, en se dévouant aux nécessiteux. Et il ne ménage pas sa peine. Il hante les pires quartiers de la capitale, où sévissent la misère la plus sombre, la faim, la violence et la dépravation, mais il fréquente également les riches salons de la haute bourgeoisie auprès de laquelle il tente sans relâche d’obtenir de l’aide. Zola dresse ainsi un portrait complet de Paris à la fin du dix-neuvième siècle, en s’attardant sur sa classe politique, essentiellement égoïste, incompétente et corrompue. Les rares dirigeants réellement décidés à tenter d’arranger les choses se heurtent à une telle inertie et une telle hostilité qu’ils n’aboutissent à rien. Les tensions sociales sont extrêmes et les attentats anarchistes se multiplient…

Froment, qui n’a plus le soutien de sa foi, s’enlise dans le désespoir. A la dérive, il se rapproche comme un aveugle de son frère Guillaume avec qui les liens étaient rompus depuis des années, car ce-dernier est un athée convaincu, chimiste de renom, qui prône le culte de la science. Au-delà de leur différend, les deux hommes partagent au fond d’eux la même bonté, la même grandeur, la même soif d’absolu. Guillaume parvient à arracher la vérité à son cadet dévasté. Il le prend sous son aile et patiemment le ramène à la vie. Pierre renonce à la soutane et se reconstruit peu à peu. Au terme d’un long et douloureux processus, il parvient à trouver un nouvel équilibre, apprend un métier, s’éprend d’une jeune femme et fonde une famille. Les jours heureux qui s’annoncent ne sont cependant pas encore acquis puisqu’il découvre que Guillaume est sur le point de basculer à son tour dans son propre enfer, celui de la tentation du terrorisme : ayant mis au point un explosif d’une puissance révolutionnaire, il envisage de faire sauter la basilique du Sacré-Cœur en pleine cérémonie ! C’est au tour du cadet de sauver l’aîné, de le ramener à la raison, de panser ses plaies, de lui redonner le goût de la vie.

Au terme de ce beau scénario, Zola se lance à travers les pensées de Pierre Froment dans une théorie qui constitue une conclusion cohérente mais inattendue à tout ce qu’il avait écrit jusqu’alors. Conscient de l’injustice érigée en système, de la souffrance générale et de l’impuissance à y remédier, il s’imagine cependant que l’humanité poursuit depuis toujours une lente évolution vers un monde meilleur. Dans mille ans, écrit-il, on s’étonnera du règne passé de la religion catholique. La science aura remplacé la religion, l’organisation sociale sera plus équitable et tout ira pour le mieux dans le meilleur des mondes… Il va jusqu’à trouver dans cette perspective une justification aux iniquités et aux tourments infligés aux masses !

Si l’on est sidéré par ce discours, on ne l’est pas en revanche par l’écriture : égal à lui-même, l’auteur bégaye inlassablement les mêmes tics pénibles qui sont cependant balayés par la puissance de son souffle et de son lyrisme : « (…) le rêve de l’aurore prochaine, montant des deux bras de la guillotine ».

Pas de surprise non plus avec l’univers déjà abondamment développé dans les précédents ouvrages : Zola enchaîne les caricatures parfois grotesques tout en démontrant une connaissance affinée et profonde de la vie et de l’être humain.

A noter que sur le même constat de la montée en puissance de la science, son contemporain Jules Verne parvint à une conclusion radicalement opposée dans « Paris au vingtième siècle » (son plus grand roman, refusé par tous les éditeurs de l’époque), qui brossait un avenir empli d’impitoyables ténèbres.

Zola n’en avait cependant pas fini avec la littérature. Il lui restait à rédiger ses « Quatre Evangiles » : « Fécondité », « Travail », « Vérité » et « Justice », mais la vie ne lui laissa pas le temps de réaliser ce dernier volume.

 

Pour marque-pages : Permaliens.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *