W ou le souvenir d’enfance, roman de Georges Perec

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Ce livre se compose de deux parties alternées d’un chapitre à l’autre. L’une d’elle est d’inspiration autobiographique et l’autre rattachée à la littérature fantastique. Le narrateur de la première prétend que la seconde est un roman qu’il a conçu lorsqu’il était enfant. Il apparaît bien vite au lecteur avisé que ce terrible conte est la transposition imaginaire, décalée, des horreurs qui ont été infligées à son auteur.

Juif né en 1936, celui-ci a été très tôt privé de ses parents par la barbarie nazie. Il a occulté tout souvenir de son enfance et le texte qu’il entreprend semble n’avoir pour but que de retrouver sa mémoire perdue :

« Je n’ai pas de souvenirs d’enfance » : je posais cette affirmation avec assurance, avec presque une sorte de défi. L’on n’avait pas à m’interroger sur cette question. Elle n’était pas inscrite à mon programme. J’en étais dispensé : une autre histoire, la Grande, l’Histoire avec sa grande hache, avait déjà répondu à ma place : la guerre, les camps.

Il nous rapporte donc les bribes de passé qui lui restent, sans savoir toujours s’il ne les a pas imaginées, sur un ton neutre qui rend ce récit parcellaire d’autant plus poignant.

De son côté, le roman s’ouvre sur la confession d’un homme de la même génération devenu lui aussi très tôt orphelin, recueilli par une famille voisine où il fit à la fois office d’enfant et d’employé, jusqu’à l’adolescence où il partit vivre de petits boulots en petits boulots, avant de s’engager puis de déserter grâce à un réseau qui lui offrit une nouvelle identité. Etabli à l’étranger sous un faux nom, il aurait pu poursuivre la petite existence tranquille qui s’ouvrait à lui s’il n’avait été retrouvé par un curieux personnage venu lui demander des comptes à propos de ses nouveaux papiers. Car ceux-ci ne sont pas totalement fictifs : ils appartenaient à un enfant disparu avec toute sa famille dans un naufrage. Il apparaîtra de ce point de départ qu’il existe dans la Terre de Feu une ile encore inexplorée sur laquelle s’est développée une dictature d’une dureté terrifiante, qui s’est nommée elle-même W.

La lettre W est sans nul doute un clin d’œil à Winckler, personnage central de « La vie mode d’emploi », un roman du même auteur auquel nous avons consacré une page de ce blog. Ici, elle nous fait surtout penser au mot anglais « war ».

Nous aimons beaucoup l’idée sur laquelle ce livre est bâti, à savoir ce témoignage et sa transposition imaginaire présentés de façon alternée d’un chapitre à l’autre. Nous avons été bien évidemment émus par la tragédie qui a touché l’auteur, et nous avons apprécié à sa juste valeur l’imagination dont il a fait preuve en concevant la civilisation W. Toutefois, nous n’éprouvons décidément aucun plaisir à le suivre dans les énumérations détaillées auxquelles il s’adonne au cours de ses ouvrages, bien que nous en comprenions la nécessité liée à son histoire personnelle, comme nous l’avons expliqué lorsque nous avons évoqué « La vie mode d’emploi ».

D’autre part, l’auteur passe directement du naufrage à la description de W, sans autre lien que quelques points de suspension. Il justifie ce procédé dans une brève postface par la volonté d’exprimer l’innommable, l’indicible. Nous aurions préféré qu’il évite cette coupure, qui ne cadre pas avec la facture classique de sa narration. D’autant plus que nous ne saurons rien sur le mystérieux personnage qui a retrouvé le héros ni quelles étaient exactement ses fins. Il en résulte une impression d’inaboutissement, de brouillon qui diminue la force du livre.

« W ou le souvenir d’enfance » démarre fort mais s’essouffle vite, et son écriture neutre (la citation que nous mentionnons au début de ce compte-rendu concentre les seules phrases un peu relevées) n’est pas assez puissante pour maintenir à elle seule l’intérêt du lecteur.

L’originalité de cette œuvre et sa portée historique en font toutefois un ouvrage mémorable, qu’il est bon d’avoir lu et qui sera sans doute appelé à devenir un classique, si ce n’est pas déjà fait (il est paru en 1975, il y aura bientôt un demi-siècle).

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