L’éternelle histoire, nouvelle de Karen Blixen

l'éternelle histoire

Monsieur Clay est un homme si terre à terre qu’il en est presque brutal. Il a fait fortune dans les affaires à Canton, où il vit toujours, dans la maison d’un négociant français qu’il a ruiné. Vieux et souffrant de rhumatismes, il ne parvient plus à dormir et passe ses nuits à écouter son comptable, Elishama, lui relire ses livres de comptes.

Découvrant au détour d’une conversation qu’il existe des textes dédiés à l’imaginaire, il demande à celui-ci de lui en lire un. Elishama choisit des extraits d’un ouvrage de prophéties. Se sentant attaqué dans ces certitudes, Monsieur Clay décide de se prouver que l’imaginaire et la littérature ne sont que des foutaises et que seule importe la réalité, ou tout au moins la notion qu’il en a. Il ne se tient pas ce raisonnement : il agit et c’est au lecteur de deviner (ou pas) ses motivations inconscientes. Il nous est simplement dit qu’il se fixe pour but de réaliser une légende qui circule dans le milieu des marins afin que celle-ci ne soit plus une fiction mais une anecdote qui s’est réellement déroulée.

Les gens de la mer se répètent depuis un temps immémorial une histoire selon laquelle l’un d’entre eux s’est vu offrir par un vieil homme riche au cours d’une escale un repas somptueux puis une nuit d’amour avec une sublime jeune femme à la seule fin d’avoir un héritier. En prime, il lui a donné une pièce en or.

Non sans peine, Elishama parvient à mettre en place toutes les conditions de la réalisation de ce conte. Plutôt que de faire appel à une prostituée, il parvient à convaincre une demoiselle déclassée, raffinée et pauvre, qui s’avérera être la fille du négociant que Monsieur Clay dépouilla jadis… Comme son père, elle est tout le contraire de celui qui a brisé leur vie : elle apprécie l’art et rêve même de devenir une célèbre comédienne. Ce sont donc deux conceptions de la vie qui s’affrontent.

Elishama lui-même n’est pas un personnage neutre : échappé aux pogroms d’Europe de l’Est durant l’enfance, il a constamment été balloté d’un maître à l’autre, à travers de multiples pays. Intelligent et courageux, il est cependant détaché de toute ambition et comme étranger au monde : il vit pour lui seul et trouve son équilibre dans les conditions modestes qui sont les siennes. Il ne comprend ni son patron, ni la jeune femme qu’il a recrutée pour lui.

Quant au marin, il a passé plusieurs années sur une ile déserte à la suite d’un naufrage et, n’ayant que 17 ans, il est encore puceau et peu au fait des usages de la bonne société.

Les quatre protagonistes portent donc tous un regard particulier et très personnel sur l’existence.

On pourrait penser à la fin du récit que la victoire revient à Monsieur Clay, car tout se passera à peu près comme il le voulait, à ceci près que la nuit d’amour s’avère si romantique qu’elle en devient une sorte d’ode à la rêverie amoureuse, non seulement parce que le garçon et la fille s’éprennent l’un de l’autre et vivent en quelques heures une passion intense qui les marquera à jamais, mais aussi parce qu’ils se prénomment Paul et Virginie, comme les héros du classique éponyme de Bernardin de Saint-Pierre, qui eut un succès immense au dix-huitième siècle et durant les décennies qui suivirent. La partie entre la réalité et le rêve se termine donc sur un résultat équitable. L’auteur a sans doute voulu nous dire que les deux sont indissociables et qu’ils constituent l’un et l’autre deux composants d’un tout, comme les deux faces d’une même pièce…

Le titre est à double sens : l’éternelle histoire est celle que se racontent les marins depuis toujours, mais c’est aussi la lutte sans fin du rêve et de la réalité.

Rédigée au passé et à la troisième personne du singulier, cette longue nouvelle prend le ton simple et faussement naïf d’un conte oriental, suffisamment maîtrisé pour capter très vite l’intérêt du lecteur et le maintenir en haleine jusqu’à sa conclusion. Il est très représentatif du talent de Karen Blixen (1885-1962), un auteur à découvrir ou à ne pas oublier !

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