La tradition Fontquernie, le chef-d’oeuvre de Gilbert Cesbron

la tradition Fontquernie

Achevé en 1946, ce livre est paru en 1947. On se délecte du début à la fin de son charme désuet et, lorsqu’on en termine les dernières lignes, on s’aperçoit qu’on a lu un chef-d’œuvre.

Né en 1918, Antoine de Fontquernie a 21 ans en 1939. Troisième enfant d’une petite noblesse de province, il partage sa vie entre le domaine de Fontquernie et Paris, où il étudie à Sciences Po. C’est un garçon fragile, gentil et intelligent, dont tout le monde raffole et qui est pourtant d’une timidité maladive avec les femmes. C’est que son père et ses frères sont tout son contraire : forts, sportifs, sûrs d’eux. Il nourrit à leur égard une tendresse et un lien profond qu’ils lui rendent bien. Pour eux, il est « le petit », celui qu’il faut protéger. Néanmoins, tous ressentent sa singularité et lui-même s’est toujours senti différent des siens. A Paris pourtant, il n’a de cesse de vanter Fontquernie, dont il se languit terriblement. Il en aime le jardin, la demeure, la chaleur du foyer et, par-dessus tout, la chaleureuse présence de sa mère avec laquelle il a un attachement viscéral.

Pour nous dépeindre ce personnage et son environnement, Cesbron use des ressorts classiques du récit, avec une idylle amoureuse qui aura ses rebondissements, mais, aussi réussie soit-elle, ce n’est pas cette romance qui fait la richesse de ce texte dont l’intérêt premier est psychologique et documentaire. Car l’auteur dresse un portrait incroyablement vivant et juste de ce jeune homme et du monde révolu dans lequel il évolue. Cet univers qui s’écroule lorsqu’éclate la guerre. Antoine part au front comme les autres.

Restés seuls dans leur vaste demeure, les parents se rongent les sangs. Le père, qui a combattu en 1914-1918 et qui y a perdu son frère, pressent que la guerre est mal engagée et qu’elle sera perdue. Il n’est pas dupe des mensonges de la presse. Il a peur pour ses trois fils, bien sûr, mais il s’angoisse peut-être un peu plus pour Antoine, le plus fragile et, au fond, celui qu’il a toujours préféré parce qu’il est celui qu’il comprend le moins et qui l’a toujours étonné.

C’est dans ce climat lourd et oppressant qu’il découvre par hasard que ce petit qu’il aime tant n’est pas de lui. Blessé et ligoté par son éducation à l’ancienne, il décide secrètement de le déshériter et de n’en donner ses raisons à personne, si ce n’est à l’intéressé. Il est certain que ce-dernier ne lui fera pas l’affront de contester son arrêt, et qu’il s’en ira en silence, en prenant sa part de douleur.

Comme le lecteur le devine, Antoine ne reviendra pas de la guerre. Et son père enterrera avec lui le secret qui lui pèse tant, sans rien en révéler à quiconque. A la fin des funérailles, son regard s’arrête sur les tombes où gisent ceux de sa lignée. Celle-ci a payé son tribut à chacun des trois derniers conflits. Un fils à chaque fois. 1870, 14-18, 1939… Tentant de dépasser sa douleur par un sursaut d’orgueil, il conclut qu’elle est là, la tradition Fontquernie : un décès par conflit. Et le texte de se terminer sur un poignant adieu à tous ceux qui sont tombés.

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