La maladie de Sachs, roman de Martin Winckler

la maladie de Sachs

Contrairement à ce que le titre laisse entendre, Sachs n’est pas à proprement parler un malade, mais un médecin, et cette inversion des choses est à l’image de ce roman qui utilise beaucoup de petits trucages déjà visités et revisités par bien d’autres auteurs, notamment ceux qu’Alain Robbe-Grillet rassembla sous la bannière du Nouveau Roman, dans les années 1950-1960, et d’autres bien avant eux, comme Gide et les mises en abyme successives auxquelles il procéda dans « Les faux monnayeurs », Dos Passos et les articles de presse dont il ponctuait ses textes, ou, plus loin encore, Diderot, mais la liste serait longue et nous ne l’évoquons en passant que pour rappeler que les innovations faciles ne sont en réalité la plupart du temps que des redécouvertes, ou des hommages, ou des copies… Peu importe, pourvu que le texte qu’on nous propose soit de bonne facture, c’est-à-dire que son écriture soit belle, ou qu’il nous apprenne quelque chose, ou qu’il nous touche, ou qu’il nous divertisse, ou tout cela à la fois. Nous ne dirons pas que ce roman est une réussite, mais pas non plus qu’il est complètement raté. Le mieux est encore d’essayer d’en rendre compte en nous efforçant d’être impartial.

Premier trucage, l’utilisation de la deuxième personne. Ici, on finit par s’y perdre un peu parce que tous les personnages secondaires _et il y en a beaucoup_ interviennent les uns après les autres, dans de courts chapitres. Cette deuxième personne implique qu’ils s’adressent à quelqu’un, mais en réalité, ils n’en font rien, ils décrivent pour le lecteur celui à qui ils sont censés parler, et détaillent ses gestes, ses regards, les expressions de son visage… à grands renforts de « tu » et quelques fois de « vous ». Ces narrations sont presque toujours agrémentées de vrais dialogues, et l’on tâtonne parfois pour retrouver le fil.

Deuxième trucage, le protagoniste central, Bruno Sachs, écrit un livre qu’il fait lire à sa compagne et l’on comprend qu’il s’agit de l’ouvrage qu’on a entre les mains.

Troisième trucage, qui se révèle dans les dernières lignes après avoir été tissé par petites touches du début à la fin : le roman est celui que lisait l’un des nombreux narrateurs dans la salle d’attente du médecin qui l’a écrit, en l’occurrence Martin Winckler, dont on nous fait comprendre que c’est un nom d’auteur.

Dans ce labyrinthe narratif principalement construit à la deuxième personne du singulier, Bruno Sachs et sa compagne se vouvoient. Winckler a sans doute voulu tenter avec cette singularité un effet de distorsion qui fait flop et qui rend à tout le moins ce couple un peu ridicule.

Des textes de médecine, des pages d’agendas, des ordonnances et des brouillons de Bruno Sachs (réflexions personnelles, esquisses littéraires…) s’immiscent un peu partout dans ces jeux de miroirs. On trouvera même quelques feuillets rédigés à moitié en français et à moitié en hébreu.

Enfin, Martin Winckler donne les noms de nombreux écrivains célèbres à ses personnages : Destouches, Cocteau, Radiguet, Huysmans, Musset, Duhamel, Doubrovsky, Stevenson, Sulitzer, Boulle, Bénoziglio, Jardin (Pascal ou son fils Alexandre ?), Borges, « un certain K » qui évoque à la fois Buzzati et Kafka… Darrieussecq aussi, avec laquelle il est un peu irrévérencieux : « je ne sais pas ce qu’il faut en penser, ce malaise qu’elle a fait dans les toilettes » (…) « je me demandais si son colon ne mériterait pas une exploration », ce que nous comprenons d’autant moins qu’elle est extrêmement talentueuse, comme elle en a fait la démonstration dès son premier roman, intitulé « Truismes », paru en 1996, deux ans avant « La maladie de Sachs », qui lui est selon nous nettement inférieur.

Toutes ces références ne constituent guère qu’une vaine énumération, hormis celle qui en appelle à Céline (dont le vrai nom était Destouches), car elle s’accorde avec l’utilisation constante de la langue parlée. Elle fait écho dans l’univers un peu sombre de ce roman, peuplé de gens simples. En outre, la profession qu’exerçait Céline (médecin) est aussi celle de Bruno Sachs et celle de Martin Winckler. Le lecteur jugera si la prétention de ce-dernier à s’inscrire dans le sillage de ce grand écrivain est fondée ou non…

Le nom de Winckler est un pseudonyme emprunté à l’un des personnages du roman de Georges Perec, « La vie mode d’emploi », dont nous avons parlé dans ce blog. La parenté, cette fois, est évidente et indiscutable.

L’emploi du présent permet souvent de tendre plus aisément l’écriture, au risque de la rendre aride, ce qui ne manque malheureusement pas de se produire ici, où la tension est nulle et l’aridité absolue. On est souvent tenté de décrocher, d’autant plus que l’auteur s’attache à décrire par le menu les moindres gestes, y compris les plus quotidiens et les plus anodins. Par moment, comme lassé, il se laisse aller et nous délivre alors des platitudes emplies de grossièretés qui ne devraient pas avoir leur place dans un livre publié : « du médecin à la noix qui a collé son nom à la con sur une saloperie à la mords-moi le nœud ». On peut certes être vulgaire, encore faut-il rester littéraire…

Ailleurs, heureusement, le niveau se rehausse un peu et Winckler rédige parfois des pages plus fortes lorsqu’il évoque les misères et les fragilités du corps humain, mais elles sont hélas beaucoup trop rares…

Les figures qui gravitent autour de Sachs (sa compagne, sa secrétaire, ses collègues, ses amis, ses patients et ses voisins) manquent totalement de consistance. Lui-même un peu flou, il se dessine néanmoins progressivement. Quelques retours en arrière nous révèlent l’étudiant sombre et révolté qu’il a été, avant de devenir cet homme triste et gentil, résigné, un brin bobo. Fils d’un riche médecin, il a suivi les pas de son père, plus par vocation que par faiblesse, semble-t-il, étant plutôt d’une nature rebelle. On découvre avec intérêt un décalage entre l’image positive que les gens ont de lui et la noirceur dont témoignent ses écrits intimes. On a peur qu’il finisse mal, mais sa rencontre avec Pauline Kasser lui permet finalement de trouver un bonheur bien mérité.

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