Portrait convulsif, roman de Jean Streff

portrait convulsif

Ce roman qui mêle la réalité aux fantasmes et aux souvenirs brosse les aventures érotiques de Romain et Juliette, un couple de jeunes parisiens des années 1980, si l’on se fie à l’année de la première parution (1981) car aucune référence ne date précisément l’époque à laquelle il se déroule et, selon certaines sources, il aurait été écrit au début des années 1970.

Le premier long métrage de Romain ayant eu du succès, il décide de se consacrer désormais à l’écriture. Très libérés, les deux convives prennent sous leur aile et sous leur toit Ophélie, une jeune masochiste. Peu à peu, Romain devine que cette dernière est surtout éprise de Juliette et qu’elle ne se soumet à lui qu’avec répugnance. Par une sorte d’inversion de son amour-propre, elle semble cependant mettre un point d’orgueil à s’appliquer à le satisfaire, tout en lui faisant comprendre qu’elle le méprise. L’art du romancier consiste à nous laisser deviner ces rouages au fil de la narration, sans s’encombrer de pesants discours psychologiques qui alourdiraient le texte. Piqué au vif, Romain s’accapare Ophélie et lui fait subir moult avanies. Peu à peu, il en tombe amoureux. Le sentiment n’est pas réciproque. La rancœur et la rage s’immiscent de part et d’autre dans le jeu, dans une sorte de spirale infernale. Juliette s’éclipse pendant plusieurs semaines, laissant Romain et Ophélie seuls. Peut-être est-elle partie par défi, ou parce qu’elle avait besoin de faire une pause, ou encore parce qu’elle pressentait ce qui allait se passer ? Tout est possible. On comprend seulement que ce départ n’a rien de naïf…

Jean Streff a recours à l’ambiguïté entre le texte qu’écrit Romain, la réalité et les fantasmes de son narrateur pour mener ses personnages au bout de l’horreur et le lecteur ne saura pas si le cadavre atrocement mutilé de la jeune femme qu’il décrit à la fin de la première partie est bien celui d’Ophélie… Toujours est-il que celle-ci a disparu dans la suite de l’histoire, où l’on retrouve Romain et Juliette qui rencontrent dans une soirée Omphale et Armide, deux dominatrices. A leur contact, Romain découvre ses tendances à la soumission et, tandis qu’Omphale s’efface, Armide devient son impitoyable Maîtresse (le récit nous fera découvrir plus tard qu’en réalité c’est Omphale qui tirait les ficelles).

Dans ce deuxième volet, Armide s’installe chez le couple. Le trio formé par Juliette, Romain et Ophélie a donc cédé la place à celui que composent à présent Juliette, Romain et Armide. C’est un grand renversement puisque Ophélie était soumise alors qu’Armide est dominante. Elle écrase totalement Romain, qui devient son serviteur et son jouet. Si Juliette participe à la déchéance de son compagnon, elle n’y prend qu’une part secondaire et en ressent beaucoup moins de plaisir qu’Armide. Les motivations de Juliette sont troubles. C’est peut-être une passion folle pour Romain qui l’a poussée à le confronter d’abord à une soumise puis à une dominatrice… Peut-être attend-t-elle quelque-chose de lui… Toujours est-il qu’une fois encore, elle se retire et laisse le jeune homme totalement livré à la femme sadienne qui a pris le pouvoir sur lui. Dans les jours qui suivent, il s’enlise dans une abjection de plus en plus profonde, tandis qu’Armide lui inflige des corrections de plus en plus brutales et des humiliations de plus en plus dures. Sa soif de puissance s’étiole pourtant au fil du temps et fait place à un intérêt plus tendre : comme Romain s’était épris d’Ophélie, Armide tombe amoureuse de lui. Mais cette fois, l’attirance est réciproque et la relation s’équilibre… jusqu’au retour de Juliette et surtout d’Omphale, qui ne cache pas sa déception : elle attendait qu’Armide ravale Romain à l’état de chien mais il n’en est à ses yeux que la parodie. Elle le prend en mains et lui inflige de tels sévices (entre autres coups et privations de sommeil) qu’elle parvient à ses fins en une semaine : Romain est totalement détruit. Après une scène à la limite du soutenable, Omphale lui lie les chevilles aux cuisses, le revêt d’une peau et d’un masque de chien, lui passe une laisse au cou et sort le promener. Elle affirme à Juliette et Armide que les liens sont une solution temporaire : bientôt, elle le fera amputer au niveau des genoux. Elle ajoute qu’il a déjà accepté. Juliette se suicide. Les dernières phrases décrivent sa dépouille et le livre s’achève sur ces mots : « Elle paraissait attendre… ». Ils confirment s’il en était besoin que Juliette était profondément éprise de Romain, dont elle attendait quelque-chose. Mais ils évoquent aussi peut-être l’attente et la stupéfaction face au vide et la tentation de le remplir en s’adonnant sans retenue à la violence de la pulsion sexuelle… jusqu’à l’autodestruction.

L’auteur utilise plusieurs modes narratifs, alternant la première et la troisième personne, insérant des passages en italiques ou en capitales qui apparaissent comme des souvenirs d’enfance, des réflexions, des poèmes… composant autant de mises en abîmes à travers lesquelles il confèrent à son texte une dimension psychanalytique, symbolique et métaphysique, s’inscrivant dans la ligne de Georges Bataille, auquel nous avons consacré un article sur ce blog en juillet 2015. Il faut évoquer aussi l’écriture, recherchée et littéraire, suivant son rythme propre, sa musique volontairement discordante et raffinée, un peu comme Genêt dans « Querelle de Brest », sonore et lumineuse comme celle de Baudelaire.

Il avait publié deux ans plus tôt, en 1979, un roman très différent, d’apparence plus sage mais assez trompeur, « Vincent Plantier » : pour qui ne connaissait pas l’auteur, ce livre apparaissait en effet comme la chronique d’une enfance et d’une adolescence, au demeurant très bien écrite. Un petit portrait classique en somme, qui n’avait, lui, rien de convulsif. Mais ceux qui avaient lu les autres travaux de Jean Streff savaient à quoi s’en tenir et pouvaient retrouver entre les lignes ses thèmes de prédilection. Il allait même jusqu’à mettre les lecteurs n’ayant pas les bonnes clés sur la piste dans les dernières phrases, en faisant crier à son héros : « Devine ! Devine ! », poussant ainsi à s’interroger sur le véritable sens de l’ouvrage…

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